LE FESTIN DE PIERRE, ACTE V, SCÈNE IL
8GAKARELLB.
Mais l'aller chercher si loin?
D. JUAN
Elle m'a touché Tàme; et, s'il était besoin, Pour ne la manquer pas, j'irais jusques à Rome.
SGANÂRELLB.
Belle conversion I Ah, quel homme, quel homme! Vous Tattendez en vain, elle ne viendra pas.
D. JUAN
Je crois qu*elle viendra, moi.
SOANARBLLE.
Tant pis.
D. JUAN
En tout cas, Ma peine au rendez-vous ne sera point perdue. C'est où du commandeur on a mis la statue, Il nous a conviés à souper. On verra Comment, s'il nous reçoit, il s'en acquittera.
SGANARELLE
Souper avec un mort? tué par vous?
N'imporle.
J*ai promis, sur la peur ma promesse l'emporte.
SGANARELLE
Et si la belle vient, et se laisse emmener?
D. JUAN
Oh, ma foi, la statue ira se promener. Je préfère à tout mort une jeune vivante.
SGANARELLE
Mais voir une statue et mouvante et parlante. N'est-ce pas...
D. JUAN
Il est vrai, c'est quelque chose; en vain Je ferais là-dessus un jugement certain. Pour ne s'y point méprendre, il en faut voir la suite. Cependant si j'ai feint de changer de conduite. Si j'ai dit que j'allais me déchirer le cœur, D'une vie exemplaire embrasser la rigueur, C'est un pur stratagème, un ressort nécessaire, Par où ma politique éblouissant mon père, Me va mettre à couvert de divers embarras, Dont, sans lui, mes amis ne me tireraient pas. Si l'on m'en inquiète, il obtiendra ma grâce, Tu vois comme déjà ma première grimace L'a porté de lui-même à se vouloir charger Des dettes dont par lui je me vais dégager.
SGANARELLE
Mais n'étant point dévot, par quelle effronterie De la dévotion faire une momerie?
D. JUAN
U est des gens de bien, et vraiment vertueux. Tout méchant que je suis, j'ai du respect pour eux *, Mais, si l'on n'en peut trop élever les mérites, Parmi ces gens de bien il est mille hypocrites. Qui ne se contrefont que pour en profiter; Et pour nies intérêts je veux les imiter.
SGANARELLE
Ah, quel homme, quel homme!
D. JUAN
Il n'est rien si commode, Vois-tu? L'hypocrisie est un vice à la mode, Et quand de ses couleurs un vice est revêtu, Sous l'appui de la mode il passe pour vertu. Sur tout ce qu'à jouer il est de personnages, Celui d'homme de bien a de grands avantages; C'est un art grimacier dont les détours flatteurs Cachent sous un beau voile un amas d'imposteurs. On a beau découvrir que ce n'est qu'un faux zèie, L'imposture est reçue, on ne peut4'ien contre elle, La censure voudrait y mordre vainement Contre tout autre vice on parle hautement, Chacun a liberté d'en faire voir le piège; Mais pour l'hypocrisie elle a son privilège. Qui, sous le masque adroit d'un visage emprunté, Lui fait tout entreprendre avec impunité. Flattant ceux du parti, plus qu'aucun redoutable, On se fait d'un grand corps le membre inséparable, C'est alors quon est sûr de ne succomber pas. Quiconque en blesse l'un les a tous sur les bras; Et ceux même qu'on sait que le ciel seul occupe. Des singes de leurs mœurs sont Tordinaire dope; A quoi que leur malice ait pu se dispenser, Leur appui leur est sûr, s'ils l'ont vu grimacer. Ah! Combien j'en connais qui, par ce stratagème, Après avoir vécu dans un désordre extrême, S'armant du bouclier de la religion.
Ont rhabillé sans bruit leur dépravation, Et pris droit, au milieu de tout ce que nous sommes, D'être sous ce manteau les plus méchants des hom- On abeau les connaître et savoir ce qu'ilssont, [mes. Trouver lieu de scandale aux intrigues qu'ils ODt, Toujours même crédit. Un mai ntien doux, boonête, Quelques roulements d'yeux, des baissements de
[télé, Trois ou quatre soupirs mêlés dans un discours, Sont, pour tout rajuster, d'un merveilleux secours. C'est sous un tel abri qu'assurant mes affaires, Je veux de mes censeurs duper les plus sévères, Je ne quitterai point mes pratiques d'amour, J'aurai soin seulement d'éviter le grand jour, Et saurai, ne voyant en public que des prudes, Garder à petit bruit mes douces habitudes. Si je suis découvert dans mes plaisirs secrets, Tout le corps en chaleur prendra mes intérêts; Et, sans me remuer, je verrai la cabale Me mettre hautement à couvert du scandale. C'est là le vrai moyen d'oser impunément Permettre à mes désirs un plein emportement; Des actions d'autrui je ferai la critique. Médirai sagement, et, d'un ton pacifique, Applaudissant à tout ce qui sera blâmé, Ne croirai que moi seul digne d'être estimé. S'il faut que d'intérêt quelque affaire se passe, Fût-ce veuve , orphelin , point d'accord, point de
[grâce; Et, pour peu qu'on me choque, ardent à me venger, Jamais rien au pardon ne pourra m'obliger.