‹ Théatre completChapitre 1359 sur 1461 · SUITE DE LÀ DUCHESSE · texte numérisé non relu

SUITE DE LÀ DUCHESSE

LE COMTE

Quelle gloire, madame, et combien doit l'envie Se plaindre du bonheur des restes de ma vie, Puisqu' avant que je meure, on me souffre en ce lieu La douceur de vous voir et de vous dire adieu 1 Le destin qui m'abat n'eût osé me poursuivre. Si le ciel m'eût pour vous rendu digne de vivre. Ce malheur me fait seul mériter le trépas. Il en donne l'arrêt, je n'en murmure pas. Je cours l'exécuter, quelque dur qu'il puisse être ; Trop content si ma mort vous fait assez connaître Que jusques à ce jour jamais cœur enflammé N'avait, en se donnant, si fortement aimé.

LA DUCHESSE

Si cet amour fut tel que je l'ai voulu croire. Je le connaîtrai mieux, quand tout à votre gloire Dérobant votre tête à vos persécuteurs, Vous vivrez redoutable à d'infâmes flatteurs. C'est par le souvenir d'une ardeur si parfaite. Que tremblant des périls où mon malheur vous J'ose vous demander, dans un si j uste effroi, [jette Que vous sauviez des jours que j'ai comptés à moi. Douceur trop peu goûtée, et pour jamais finie I J'en faisais vanité, le ciel m'en a punie. Sa rigueur s'étudie assez à m'accabler.

Sans que la vôtre encor cherche à la redoubler.

LE COMTE

De mes jours, il est vrai, l'excès de ma tendresse. En vous les consacrant, vous rendit la maîtresse. Je vous donnai sur eux un pouvoir absolu, Et vous l'auriez encor si vous l'aviez voulu. Mais dans une disgrâce eu mille maux fertile, Qu'ai-je affaire d'un bien qui vous est inutile? Qu'ai-je affaire d'un bien que le choix d'un époux Ne vous laissera plus regarder comme à vous? JeTaimais pour vous seule, et votre hymen funeste, Pour prolonger ma vie, en a détruit le reste. Ahl Madame, quel coup! Si je ne puis souffrir

L'injurieux pardon qu'on s'obstine à m'offrir. Ne dites point, hélas! que j'ai l'àme trop Gère; Vous m'avez à la mort condamné la première; Et refusant ma grâce, amant infortuné, J'exécute l'arrêt que vous avez donné.

LA DUCHESSE

Cruel, est-ce donc peu qu'à moi-même arrachée, A vos seuls intérêts je me sois attachée? Pour voir jusqu'où sur moi s'étend votre pouvoir, Voulez-vous triompher encor de mon devoir? Il cbancelle, et je sens qu'en ses rudes alarmes, Il ne peut mettre obstacle à de honteuses larmes, Qui de mes tristes yeux s'apprêtaut à couler. Auront pour vous fléchir plus de force à parler. Quoiqu'elles soient l'effet d'un sentiment trop ten- Si vous en profitez, je veux bien les répandre, [dre, Par ces pleurs que peut-être en ce funeste jour. Je donne à la pitié beaucoup moins qu'à l'amour, Par ce cœur pénétré de tout ce que la crainte Pour l'objet le plus cher y peut porter d'atteinte; Enfin, par ces serments tant de fois répétés, De suivre aveuglément toutes mes volontés. Sauvez-vous, sauvez-moi du coup qui me menace. Si vous êtes soumis^ la reine vous fait grâce; Sa bonté qu'elle est prête à vous faire éprouver, Ne veut...

LE COMTE

Ah I qui vous perd, n'a rien à conserver. Si vous aviez flatté l'espoir qui m'abandonne. Si n'étant point à moi, vous n'étiez à personne, Et qu'au moins votre amour moins cruel âmes feax M'eût épargné l'horreur de voir un autre heureux, Pour vous garder ce cœur où vous seule avez place, Cent fois, quoiqu'innocent, j'aurais demandé gri- Mais vivre, et voir sans cesse un rival odieux... [ce; Ah ! Madame, à ce nom je deviens furieux ; De quelque emportement si ma rage est suivie, 11 peut être permis à qui sort de la vie.

LA DUCHESSE

Vous sortez de la vie ? Ah ! si ce n'est pour vous, Vivez pour vos amis, pour la reine, pour tous, Vivez pour m'affranchir d'un péril qui m'étonne; Si c'est peu de prier, je le veux, je l'ordonne.

LE COMTE

Cessez, en l'ordonnant, cessez de vous trahir; Vous m'estimeriez moins, si j'osais obéir. Je n'ai pas mérité le revers qui m'accable. Mais je meurs innocent, et je vivrais coupable. Toujours plein d'un amour dont sans cesse en tous Le triste accablement paraîtrait à vos yeux, [lieui Je tâcherais d'ôter votre cœur, vos tendresses A l'heureux... Mais pourquoi ces indignes faibles-

[ses?

Voyons, voyons, madame, accomplir sans effroi Les ordres que le ciel a donnés contre moi. S'il souffre qu'on m'immole aux fureurs de l'envie Du moins il ne peut voir de taches dans nu vie. Tout le temps qu'à mes jours il avait destiné, C'est vous, et mon pays, à qui je l'ai donné.

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