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SCÈNE V LA COMTESSE, LE MARQUIS

LA COMTESSE

En vérité, monsieur le marquis, je souffre beaucoup à vous voir dans cet équipage. Si quelqu'un venait à vous découvrir, que dirait-on?

LE MARQUIS

Ne vous inquiétez point pour moi. Je me suis fait apporter en chaise à trois pas de chez madame Jobin. Je vous ai jointe à sa porte, et, m'en retournant avec la même précaution, je ne cours aucun péril d'être vu. II est vrai, madame, que vous m'auriez épargné ce déguisement, si vous donniez moins dans les artiûces de votre devineresse, qui ne vous dit toutes les fadaises qui vous font peur, que pour attraper votre argent.

LA COMTESSE

Vous me croyez donc sa dupe?

LE MARQUIS

Est-ce que vous ne lui donnez rien?

LA COMTESSE

11 faut bien que chacun vive de son métier.

LE MARQUIS

Le métier est beau de parler au diable, selon vous s'entend, madame; car je ne suis pas persuadé que le diable se communique aisément. A dire vrai, j'admire la plupart des femmes. Elles ont une délicatesse d'esprit admirable; ce n'est qu'en les pratiquant qu'on en peut avoir, et elles ont le faible de courir tout ce qu'il y a de devins.

LA COMTESSE

Ce sont tous fourbes?

LE MARQUIS

Fourbes de profession, qui ne savent rien, et qui éblouissent les crédules.

LA COMTESSE

Mais, je vous prie, par quel intérêt madame Jobin me voudrait-elle empêcher de vous épouser?

LE MARQUIS

Que sais-je, moi? J'ai quelque rival caché qui me veut détruire, et je ne puis comprendre comment vous souffrez que votre suivante, mademoiselle Du Buisson, ait plus de force d'esprit que

vous. Elle vous dit tous les jours que vous venez consulter une ignorante; et, si vous l'en vouliez ' croire, vous vous moqueriez de ses extravagantes prédictions.

LA COMTESSE

Du Buisson est une folle. U m'est arrivé des choses qu'il n'y a qu'elle au monde qui sache, et madame Jobin nous les a dites de point en point Je ne sais, après cela, comment Du Buisson peut I être incrédule. \

LE MARQUIS. '

Le hasard l'a pu faire rencontrer heureusemenL !

LA COMTESSE

EnÛn, monsieur le marquis, vous croirez d'elle ce qu'il vous plaira. Je vous aime, et il n'y aun jamais que vous qui me puissiez faire renoncera l'état de veuve : mais après les vérités qu'elle m'a dites cent fois, je la dois croire, et ne prétends point me rendre malheureuse en vous épousant. Vous voyez que je n'oublie rien de ce que je pais faire pour vous. Je l'ai priée d'examiner plus précisément de quel genre de malheur je suis menacée, et si c'est une fatalité qu'on ne puisse vaincre. Ma résolution dépend de ce qu'elle me dira, à moins que vous ne me fassiez connaître qu'elle est une fourbe, et que tout ce qu'elle sait n'est qu'artiûce.

LE MARQUIS

J'en viendrai à bout, madame, et vous en allez avoir le plaisir. Ne manquez point à lui demander de mes nouvelles, je suis sûr que son diable n'en sait point assez pour lui apprendre mon déguisement.

Il ne lui parle pas toujours quand elle veut, et elleabesoin quelquefois de plusieurs jours poorle conjurer.

LE MARQUIS

Voilà l'adresse. Elle prend du temps pour s'informer de ce qui lui est inconnu, et elle vous dira que je me serai déguisé quand elle aura pu le découvrir. Et la Giraudière qui vint chez vous hier au soir? Croyez-vous qu'elle lui fasse retrouver ses pistolets?

LA COMTESSE

Pourquoi non?

LE MARQUIS

Il ne le croit pas, lui.

LA COMTESSE

Quand elle ne lui dirait point qui les a pris, je ne la croirais pas fourbe pour cela. Est-elle obligée de tout savoir? Il me semble que c'est bien assez qu'elle ne dise jamais rien que de véritable.

LE MARQUIS

Je me rends, madame, et je crois présentement madame Jobin la plus grande magicienne qui fut i jamais ; car, à moins qu'elle ne vous eût donné quelque charme, vous n'entreriez pas si obstiné-

LA DEVINERESSE, ACTE I, SCÈNE VI

ment dans son parti. Pour moi, je ne sais plus ce qu'il faut faire pour vous détromper.

LÀ COMTESSE

Ce qu'il faut faire? Il faut me faire connaître que, dans les choses extraordinaires qu'elle fait, il n'y a rien de surnaturel, et que je les pourrais faire moi-même, si j'avais l'adresse d'éblouir les gens.

LB MARQUIS

C'est assez, je trouverai moyen de vous contenter.

LA COMTESSE

Taisons-nous, elle descend et je crois l'entendre.

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