SCÈNE XI MADAME JOBIN, M. GILET
M. GILET
Bonjour, madame, on dit que vous savez tout. Si cela est, vous connaissez ma maîtresse.
MADAME JOBIN
De quoi s'agit-il?
M. GILET
11 s'agit qu'elle m'aimait autrefois un peu. Je ne suis pas mal fait, non, et je lui disais de petites choses qui avaient bien de l'esprit.
Je nen doute point.
M. GILET
J'eusse bien voulu me marier avec elle; mais depuis que certaines gens qui ont vu des sièges et des combats lui en content, vous diriez qu'elle a honte de me regarder. Je m'aperçois bien qu'ils se moquent de moi avec elle, et j'ai quelquefois de grandes tentations de me fâcher; mais comme je n'ai jamais été à l'armée, j'ai tant soit peu de crainte d'être battu, et cela est cause que je ne dis mot.
MADAME JOBIN
C'est être prudent Mais que n'allez-vous faire une campagne? Vous seriez en droit de parler aussi haut qu'eux.
M. GILET
Oui, mais...
MADAME JOBIN
J'entends, vous n'avez point de courage.
M. GILET
Pardonnez-moi, j'en ai autant qu'on en peut avoir. Quand quelqu'un m'a joué un tour, je suis des six mois sans lui parler, et j'ai le bruit de bien tenir mon courage.
MADAME JOBIN
Je le crois. Vous le tenez peut-être si bien, que vous ne le laissez jamais paraître.
M. GILET
Je suis naturellement porté à la guerre, et il ne se passe point de nuit que je ne me batte en dormant. Je fais des merveilles, et il n'y a pas encore trois jours que, m'étant armé de pied en cap dans ma chambre, je fus charmé de ma mine martiale en me regardant dans un miroir. Je m'escrimai ensuite deux heures durant contre tous les personnages de la tapisserie, et je sens bien que je
LA DEVINERESSE, ACTE I, SCÈNE XII
chamaillerais vertement contre des gens efTectifs, mais il y a une petite difficulté qui m'arrête.
MADAME JOBIN
Quelle ?
M. GILET
Un coup de canon ou de mousquet ne regarde point où il va, et blesse un homme de cœur comme un autre. Cela est imperlinent, et je ne sache rien de plus fâcheux pour un brave.
MADAME JOBIN
Adiré vrai, il n'y a point de plaisir à être blessé, et je ne saurais blâmer les gens qui ont peur de rétre.
M. GILET
Vous voyez bien qu'avoir peur comme je l'ai, ce n'est point là manquer de courage.
Au contraire, c'est être capable des grandes choses, que de prévoir le péril ; mais comment vous guérir de cette peur?
M. GILET
N'avez-vous pas des secrets pour tout?
MADAME JOBIN
Mais encore, que voudriez-vous qu'on fit pour vous?
M. GILET
Pas grand'chose,etcela ne vous coûtera presque rien. Vous n'avez qu'à faire que jamais je ne puisse être blessé, et quand je ne craindrai rien, on verra que je serai brave comme quatre.
MADAME JOBIN
Oh ! cela ne va pas si vite que vous pensez. Jamais blessé !
M. GILET
Mon Dieu, c'est une bagatelle pour vous.
MADAUE JOBIN.
J'ai quelques secrets, je vous l'avoue; mais il y a de certaines choses difficiles...
M. GILET
Difficiles ? Vous vous moquez. Combien voit-on de gens charmés à la guerre? Sans cela seraientils si sots que d'aller présenter le ventre aux coups de mousquet? Parlez franchement, madame Jobin, il y en a bien de votre façon.
Je ne vous déguise pas que j'ai des amis en ce pays-là. Ils ne se sont pas mal trouvés de mon secret; mais comme il est rare, il coûte un peu cher.
M. GILET
Ne vous inquiétez point pour l'argent, je suis fils d'un gros bourgeois qui a des pistoles par monceaux. Il s'appelle Christophe Gilet; et si par votre moyen j'avais pu mettre en crédit le nom des Gilet, fiez-vous à moi, je vous ferais riche.
MADAME JOBIN
Vous avez une physionomie qui m'empêche de vous refuser. J'ai ce qu'il vous faut, mais au moins n'en parlez à qui que ce soit.
M. GILET
Je n'ai garde. On croirait que je n'aurais point de courage, quoique j'en aie autant qu'il m'en faut.
MADAME JOBIN
Holà ! Qu'on m'apporte une de ces épées qui sont dans mon cabinet. Elle est enchantée, fl ne m'en restera plus que deux, et il me faut plus de six mois à les préparer.
M. GILET
Et quand je l'aurai, ne faudra-t-il plus que j'aie de peur?
MADAME JOBIN
Si on vous dit quelque chose de fâcheux, vous n'aurez qu'à la tirer, et incontinent vous ferez fuir, ou désarmerez vos ennemis.
La bonne affaire! Si cela est, je ne craindrai rien, et vous aurez de la gloire à m'avoir fait brave.
MADAME JOBIN
On ne parlera que de votre intrépidité. La voilà. Tenez, quand vous vous trouverez en occasion de dégainer, mettez les quatre premiers doigts sur le dessus de la garde, et serrez le dessous avec le petit doigt. Tout le charme consiste en cela.
M. GILET
Est-ce de cette façon qu'il faut qu'on la tienne?
MADAME JOBIN
Un peu plus vers le milieu. Serrez ferme; il ne se peut rien de mieux.
M. GILET, allongeani avec Vipée ndt.
Ah I vous voyez bien que je me suis exercé, est-ce savoir allonger?
MADAME JOBIN
Quand vous ne feriez que frapper votre ennemi à la jambe, le coup irait droit au cœur.
M. GILET
Et vous m'assurez que je ne serai point tué?
MADAME JOBIN
Non, je vous garantis plein de vie, tant que vous tiendrez votre petit doigt de la manière que je vous l'ai montré. Mettez-la à votre côté. Vous prendrez un habit sans manteau, quand vous serez retourné chez vous.
Oh ! Il ne tiendra pas à l'habit qu'on ne me craigne.