MADAME DE LA JUBLINIÈRE, MADAME JOBIN, MADEMOISELLE DU VKRDIER
MADAME DE LA JUBLINIÂRB
Vous m'avez oubliée, madame Jobin. Je pensais être plus de vos amies.
MADAME JOBIN
Mon Dieu, madame, si vous saviez les embarras que j'ai eus, et la peine qu'il y a à découvrir de certaines choses... Mais enfin ne me grondez point, je suis venue à bout de votre affaire.
MADAME DE LA JUBLINIÈRE
Hé bien? Qu'allez-vous me faire voir? Je vous ai demandé quelque chose de surnaturel qui me convainque de ce que j'ai envie de savoir.
MADAME JOBIN
C'est là ce qui m'a fait être si longtemps sans vous rien dire. 11 m'a fallu conjurer les esprits les plus éclairés; et comme ils ne m'offraient rien qui ne vous pût laisser dans quelque doute, j'ai attendu que j'aie pu les forcer à vous aller éclaircir vousmême chez vous.
MADAME DE LA JUBLINIÈRE
Comment chez moi? Je n'y suis presque jamais, et je serais bien fâchée qu'on s'aperçût de quelque fracas.
MADAME JOBIN
Ils sont discrets, et ne feront rien que tout le monde ne soit endormi.
MADAME DE LA JUBLINIERE
Et quand croyez-vous qu'ils viennent?
MADAME JOBIN
Cette nuit même.
MADAME DE LA JUBLINIÈRE
Cette nuit!
MADAME JOBIN
Il semble que vous ayez peur. Ne craignez point, vous ne verrez point de figures effroyables, et ce que vous entendrez de bruit ne vous obligera point à trembler. Afin que vous soyez persuadée qu'il n'y peut avoir de tromperie, visitez ce soir votre chambre avant que de vous coucher, pour voir si vous serez seule, et prenez-en la clef, afin que personne n'y puisse entrer.
MADAME DE LA JUBLINIÈRE
Mais Du Verdier que voilà y couche.
MADEMOISELLE DU VERDIER
Ah, madame, qu'à cela ne tienne, je serai ravie de coucher ailleurs. Jamais personne n'eut tant de peur des esprits que moi.
MADAME JOBIN
Il dépendra de madame devousy faire coucher, ou non. Cela ne fait rien à l'affaire.
MADAME DE LA JUBLINIÈRE
Et moi qui me connais très bien, je trouvé que celayfait beaucoup. Mais achevez, qu'arrivera-t-il?
Vous voulez savoir si votre mari mourra avant vous? Attachez-vous à ce que je vais vous dire. Il y a dans votre alcôve un petit cabinet sur lequel sont des porcelaines. La grosse urne qui est au milieu, tombera d'elle-même à quelque heure de la nuit. Si elle se casse, votre mari mourra le premier; et si elle ne se casse point, ce sera vous qui marcherez la première. Cette marque est aussi surnaturelle qu'il y en ait, et vous voyez bien que je ne suis pas de ces femmes qui n'ont que de l'adresse et des paroles. C'est chez vous que la chose se pas-, sera, et je n'y serai pas pour faire tomber votre urne. Mais quoi, vous rêvez?
MADAME DE LA JUBLINIÈRE
Il est vrai, je vois que je me suis engagée trop avant, et j'appréhende d'avoir peur.
MADEMOISELLE DU VERDIER
Pour moi, madame, je ne crois pas avoir peur; car vous me dispenserez, s'il vous plaît, de coucher dans votre chambre.
MADAME DE LA JUBLINIÈRE
Il faudra bien que vous y couchiez.
MADEMOISELLE DU VERDIER
Madame, je voudrais donner ma vie pour vous, mais vous savez que dès qu'il est nuit je ne fais pas trois pas que je ne m'imagine avoir quelque fantôme à ma queue. Quel avantage auriez-vous de me voir évanouie de frayeur?
MADAME DE LA JUBLINIÈRE
Mais quand nous aurons bien fermé la chambre, et qu'après avoir cherché partout, nous serons certaines qu'il n'y aura personne que nous, le bruit d'une porcelaine qui tombera doit-il tant nous effrayer?
MADEMOISELLE DU VERDIER
Oui, mais elle ne tomberapoint que quelque main invisible ne la pousse, et je crains bien qu'après
LA DEVINERESSE, ACTE II, SCÈNE V
le coup fait, cette roaia ne vienne mal à propos s'appliquer sur nous. On dit qu'un esprit est un lourd frappeur.
MADAME JOBIX.
Je vous ai voulu laissé dire; mais enfin vous n'aurez peur ni Tune ni l'autre, et je vous ferai dormir toutes deux si tranquillement, que vous ne vous réveillerez que par la chute de l'urne.
MADEMOISELLE DU VERDIBR.
Oii ! Je suis fort assurée que je ne dormirai pas un seul moment.
MADAME DE LA JUBLINIÊRE
C'est une poltronne qui tremble de tout. Adieu, je suis résolue à savoir ma destinée ; et si ce que vous m'avez dit arrive, tenez-vous sûre de ce que je vous ai promis.
• MADAME JOBIN, LA PAYSANiNE.
LA PAYSANNE
Bonjour, madame. Est-ce vous qui savez tout, et qui s'appelle madame Jobin ?
MADAME JOBIN
Oui, ma mie, c'est moi.
LA PAYSANNE
Je vous prie, madame, de me donner vite ce que je vous viens demander. Car il faut que je m'en retourne trouver ma tante qui m'attend chez son mari qui sert chez une des pu grande marquise de la cour. Je lui ai dit que j'allais voir ma cousine qui nourrit un enfant dans ce quartier, • et je suis vitement accourue ici.
MADAME JOBIN
Hé bien , qu'est-ce que vous voulez ?
LA PAYSANNE
Ce que je veux ?
MADAME JOBIN
Oui.
LA PAYSANNE
Oh ! me v1à bien chanceuse. Parce que je suis villageoise, vous ne voulez rien faire pour moi.
MADAME JOBIN
Non, ma mie, je ferai autant pour vous que je ferai pour une princesse.
Faites-le donc, je vous prie.
MADAME JOBIN
Vous ne m'avez pas dit ce que vous voulez.
LA PAYSANNE
Je vois bien qu'on m'a trompée. Je croyais que c'était à madame Jobin à qui je parlais.
MADAME JOniN.
Je suis madame Jobin.
LA PAYSANNE
Vous n'êtes donc point celle qui devine?
MADAME JODIN.
Je suis celle qui devine.
LA PAYSANNE
Si vous l'étiez, vous auriez déjà deviné ce que je veux. Car voyez-vous, la madame Jobin que je veux dire, al devine tout. J'ai vu quelquefois de bien grand's dames chez le seigneur de not'e village, et comme je suis curieuse, je venais écouter ce qu'ils disaient, et ils disaient que vous deviniez tout.
MADAME JOBIN
Ils disaient vrai. Il n'y a rien que je ne devine.
LA PAYSANNE
Que ne devinez-vous donc pour moi? Je De vous demande pas ça pou rien, et vous êtes assurée que je vous payerai ; car comme vous savez tout, vous savez bien que quelqu'un m'a donné de l'argent sans l'avoir dit à ma mère.
Eh ! Oui, je le sais bien, et que ce quelqa'un-là VOUS aime.
LA PAYSANNE
Ah ! VOUS avez deviné, et pisque vous le savez, VOUS savez le reste.
MADAME JOBIN
Oui, je sais le reste, et que vous aimez ce quelqu'un.
LA PAYSANNE
Est-ce qu'il ne faut pas l'aimer puisqu'il m'aime, il me le dit tous les jours pus de cent fois? Il se lamente, il fait de grands soupirs, et dit qu'il mourra si je ne lui donne mon amiquié; et comme il est un fort beau jeune monsieur, je ne voudrais pas être cause de sa mort.
MADAME JOBIN
II y aurait de la cruauté. Mais que faites-vous pour l'empêcher de mourir?
LA PAYSANNE
Eh ! Je lui dis que je l'aime.
MADAME JOBIN
Et ne faites-vous rien davantage?
LA PAYSANNE
Dame, il n'y a encore que deux jours que je lui ai dit, car je voulais savoir s'il m'aimait du fond du cœur; mais quand je lui dis ça, il est si aise, si aise.
Je le crois. Il vous trouve bien gentille?
LA PAYSANNE
Oh oui. 11 m'appelle sa p'tite bouchonne, et me dit tant de jolies p'titcs choses.
MADAME JOBIN
Voilà qui va bien, pourvu...
LA PAYSANNE
Il m'a promis qu'il m'épousera.
MADAME JOBIN
Et quand?
LA PAYSANNE
Vous le savez bien, et c'est pour ça que je viens
LA DEVINERESSE, ACTE II, SCÈNE VI
MADAME JOfilN.
Ecoutez, ma fille, n'allez pas lui rien accorder que vous ne soyez sa femme.
J'erais pourtant bien envie de lui pouvoir accorder ce qu'il me demande.
MADAME JOBIN
Gardez-vous-en bien.
LA PAYSANNE
Pourquoi? 11 n'y a pas de mal à ça. Presque toutes les grand*s dames en ont, et toutes les grand's filles de not'e village, et je venais vous prier de m'en faire avoir aussi.
MADAME JOBLN, bat.
Je suis à bout, et je ne sais plus par où m'y prendre. J'aurais plutôt fait donner une personne d'esprit dans le panneau.
LA PAYSANNE
Combien faut-il que je vous donne pour ça? S'il les faut payer par avance, j'ai apporté une pièce d'or.
MADAME JOBIN
Je sais fort bien ce que vous souhaitez avoir, et je m'en vais vous le dire, si vous voulez.
LA PAYSANNE
Eh I Je vous en prie.
MADAME JOBIN
Oui, mais je ne pourrais plus rien faire pour vous; car quoique je devine tout, il faut que les
Igens qui me demandent quelque chose, me le disent eux-mêmes, afin de montrer le consentement qu'ils y apportent.
Je vous dirai, c'est ça, après que vous me l'erez dit. N'est-ce pas tout un?
MADAME JOBIN
U y a bien de la difl'érence.
LA PAYSANNE
Je n'oserais vous le dire. Faites queuque chose pour l'amour de moi. Tenez, v'ià ma pièce d'or, je vous la donne putôt tout entière.
MADAME JOBIN
Ne craignez rien. Personne ne nous entend.
LA PAYSANNE
Je suis trop honteuse. Rendez-moi ma pièce, j'aime mieux n'en point avoir.
MADAME JOBIN
De quoi dites-vous que vous aimez mieux ne point avoir?
LA PAYSANNE
Je disque j'aime mieux ne point avoir de tétons, que d'en demander.
MADAME JOBIN
Voilà ce que c'est. Ce sont des tétons que vous demandez ; et dès que je vous ai vue, je mourais d'envie de vous en promettre ; mais pour vous en faire venir, il fallait vous entendre prononcer le mot. Ce n'est pas pourtant un mot si terrible à dire.
Je le dis bien quand je suis toute seule aveuc Bastiane. Us commencent déjà à lui pousser.
MADAME JOBIN
Allez, ma fille, avant qu'il soit trois ou quatre mois, assurez-vous que vous aurez des tétons.
LA PAYSANNE
Quoi, j'en erai ? Que me v'ià aise ! Je n'ai donc pus guère de temps à n'être point mariée ; car le fils du seigneur de not'e village m'a dit qu'il m'épouserait dès que j'en erais.
MADAME JOBIN
Revenez dans cinq ou six jours, je vous donnerai des biscuits que je ferai faire; car il faut du temps et de l'argent pour cela, et dès que vous en aurez mangé, vos tétons commenceront à grossir.
LA PAYSANNE
On disait bien que vous étiez une bien habile madame. Adieu, je vous remercie, je ne donnerai de mes biscuits à personne. Si mes compagnes ont de ce qu'ils me feront venir, ce ne sera toujours qu'après moi.