‹ Théatre completChapitre 1388 sur 1461 · MADAME DE LA JUBLINIÈRE, MADAME JOBIN, MADEMOISELLE DU VKRDIER · texte numérisé non relu

MADAME DE LA JUBLINIÈRE, MADAME JOBIN, MADEMOISELLE DU VKRDIER

MADAME DE LA JUBLINIÂRB

Vous m'avez oubliée, madame Jobin. Je pensais être plus de vos amies.

MADAME JOBIN

Mon Dieu, madame, si vous saviez les embarras que j'ai eus, et la peine qu'il y a à découvrir de certaines choses... Mais enfin ne me grondez point, je suis venue à bout de votre affaire.

MADAME DE LA JUBLINIÈRE

Hé bien? Qu'allez-vous me faire voir? Je vous ai demandé quelque chose de surnaturel qui me convainque de ce que j'ai envie de savoir.

MADAME JOBIN

C'est là ce qui m'a fait être si longtemps sans vous rien dire. 11 m'a fallu conjurer les esprits les plus éclairés; et comme ils ne m'offraient rien qui ne vous pût laisser dans quelque doute, j'ai attendu que j'aie pu les forcer à vous aller éclaircir vousmême chez vous.

MADAME DE LA JUBLINIÈRE

Comment chez moi? Je n'y suis presque jamais, et je serais bien fâchée qu'on s'aperçût de quelque fracas.

MADAME JOBIN

Ils sont discrets, et ne feront rien que tout le monde ne soit endormi.

MADAME DE LA JUBLINIERE

Et quand croyez-vous qu'ils viennent?

MADAME JOBIN

Cette nuit même.

MADAME DE LA JUBLINIÈRE

Cette nuit!

MADAME JOBIN

Il semble que vous ayez peur. Ne craignez point, vous ne verrez point de figures effroyables, et ce que vous entendrez de bruit ne vous obligera point à trembler. Afin que vous soyez persuadée qu'il n'y peut avoir de tromperie, visitez ce soir votre chambre avant que de vous coucher, pour voir si vous serez seule, et prenez-en la clef, afin que personne n'y puisse entrer.

MADAME DE LA JUBLINIÈRE

Mais Du Verdier que voilà y couche.

MADEMOISELLE DU VERDIER

Ah, madame, qu'à cela ne tienne, je serai ravie de coucher ailleurs. Jamais personne n'eut tant de peur des esprits que moi.

MADAME JOBIN

Il dépendra de madame devousy faire coucher, ou non. Cela ne fait rien à l'affaire.

MADAME DE LA JUBLINIÈRE

Et moi qui me connais très bien, je trouvé que celayfait beaucoup. Mais achevez, qu'arrivera-t-il?

Vous voulez savoir si votre mari mourra avant vous? Attachez-vous à ce que je vais vous dire. Il y a dans votre alcôve un petit cabinet sur lequel sont des porcelaines. La grosse urne qui est au milieu, tombera d'elle-même à quelque heure de la nuit. Si elle se casse, votre mari mourra le premier; et si elle ne se casse point, ce sera vous qui marcherez la première. Cette marque est aussi surnaturelle qu'il y en ait, et vous voyez bien que je ne suis pas de ces femmes qui n'ont que de l'adresse et des paroles. C'est chez vous que la chose se pas-, sera, et je n'y serai pas pour faire tomber votre urne. Mais quoi, vous rêvez?

MADAME DE LA JUBLINIÈRE

Il est vrai, je vois que je me suis engagée trop avant, et j'appréhende d'avoir peur.

MADEMOISELLE DU VERDIER

Pour moi, madame, je ne crois pas avoir peur; car vous me dispenserez, s'il vous plaît, de coucher dans votre chambre.

MADAME DE LA JUBLINIÈRE

Il faudra bien que vous y couchiez.

MADEMOISELLE DU VERDIER

Madame, je voudrais donner ma vie pour vous, mais vous savez que dès qu'il est nuit je ne fais pas trois pas que je ne m'imagine avoir quelque fantôme à ma queue. Quel avantage auriez-vous de me voir évanouie de frayeur?

MADAME DE LA JUBLINIÈRE

Mais quand nous aurons bien fermé la chambre, et qu'après avoir cherché partout, nous serons certaines qu'il n'y aura personne que nous, le bruit d'une porcelaine qui tombera doit-il tant nous effrayer?

MADEMOISELLE DU VERDIER

Oui, mais elle ne tomberapoint que quelque main invisible ne la pousse, et je crains bien qu'après

LA DEVINERESSE, ACTE II, SCÈNE V

le coup fait, cette roaia ne vienne mal à propos s'appliquer sur nous. On dit qu'un esprit est un lourd frappeur.

MADAME JOBIX.

Je vous ai voulu laissé dire; mais enfin vous n'aurez peur ni Tune ni l'autre, et je vous ferai dormir toutes deux si tranquillement, que vous ne vous réveillerez que par la chute de l'urne.

MADEMOISELLE DU VERDIBR.

Oii ! Je suis fort assurée que je ne dormirai pas un seul moment.

MADAME DE LA JUBLINIÊRE

C'est une poltronne qui tremble de tout. Adieu, je suis résolue à savoir ma destinée ; et si ce que vous m'avez dit arrive, tenez-vous sûre de ce que je vous ai promis.

• MADAME JOBIN, LA PAYSANiNE.

LA PAYSANNE

Bonjour, madame. Est-ce vous qui savez tout, et qui s'appelle madame Jobin ?

MADAME JOBIN

Oui, ma mie, c'est moi.

LA PAYSANNE

Je vous prie, madame, de me donner vite ce que je vous viens demander. Car il faut que je m'en retourne trouver ma tante qui m'attend chez son mari qui sert chez une des pu grande marquise de la cour. Je lui ai dit que j'allais voir ma cousine qui nourrit un enfant dans ce quartier, • et je suis vitement accourue ici.

MADAME JOBIN

Hé bien , qu'est-ce que vous voulez ?

LA PAYSANNE

Ce que je veux ?

MADAME JOBIN

Oui.

LA PAYSANNE

Oh ! me v1à bien chanceuse. Parce que je suis villageoise, vous ne voulez rien faire pour moi.

MADAME JOBIN

Non, ma mie, je ferai autant pour vous que je ferai pour une princesse.

Faites-le donc, je vous prie.

MADAME JOBIN

Vous ne m'avez pas dit ce que vous voulez.

LA PAYSANNE

Je vois bien qu'on m'a trompée. Je croyais que c'était à madame Jobin à qui je parlais.

MADAME JOniN.

Je suis madame Jobin.

LA PAYSANNE

Vous n'êtes donc point celle qui devine?

MADAME JODIN.

Je suis celle qui devine.

LA PAYSANNE

Si vous l'étiez, vous auriez déjà deviné ce que je veux. Car voyez-vous, la madame Jobin que je veux dire, al devine tout. J'ai vu quelquefois de bien grand's dames chez le seigneur de not'e village, et comme je suis curieuse, je venais écouter ce qu'ils disaient, et ils disaient que vous deviniez tout.

MADAME JOBIN

Ils disaient vrai. Il n'y a rien que je ne devine.

LA PAYSANNE

Que ne devinez-vous donc pour moi? Je De vous demande pas ça pou rien, et vous êtes assurée que je vous payerai ; car comme vous savez tout, vous savez bien que quelqu'un m'a donné de l'argent sans l'avoir dit à ma mère.

Eh ! Oui, je le sais bien, et que ce quelqa'un-là VOUS aime.

LA PAYSANNE

Ah ! VOUS avez deviné, et pisque vous le savez, VOUS savez le reste.

MADAME JOBIN

Oui, je sais le reste, et que vous aimez ce quelqu'un.

LA PAYSANNE

Est-ce qu'il ne faut pas l'aimer puisqu'il m'aime, il me le dit tous les jours pus de cent fois? Il se lamente, il fait de grands soupirs, et dit qu'il mourra si je ne lui donne mon amiquié; et comme il est un fort beau jeune monsieur, je ne voudrais pas être cause de sa mort.

MADAME JOBIN

II y aurait de la cruauté. Mais que faites-vous pour l'empêcher de mourir?

LA PAYSANNE

Eh ! Je lui dis que je l'aime.

MADAME JOBIN

Et ne faites-vous rien davantage?

LA PAYSANNE

Dame, il n'y a encore que deux jours que je lui ai dit, car je voulais savoir s'il m'aimait du fond du cœur; mais quand je lui dis ça, il est si aise, si aise.

Je le crois. Il vous trouve bien gentille?

LA PAYSANNE

Oh oui. 11 m'appelle sa p'tite bouchonne, et me dit tant de jolies p'titcs choses.

MADAME JOBIN

Voilà qui va bien, pourvu...

LA PAYSANNE

Il m'a promis qu'il m'épousera.

MADAME JOBIN

Et quand?

LA PAYSANNE

Vous le savez bien, et c'est pour ça que je viens

LA DEVINERESSE, ACTE II, SCÈNE VI

MADAME JOfilN.

Ecoutez, ma fille, n'allez pas lui rien accorder que vous ne soyez sa femme.

J'erais pourtant bien envie de lui pouvoir accorder ce qu'il me demande.

MADAME JOBIN

Gardez-vous-en bien.

LA PAYSANNE

Pourquoi? 11 n'y a pas de mal à ça. Presque toutes les grand*s dames en ont, et toutes les grand's filles de not'e village, et je venais vous prier de m'en faire avoir aussi.

MADAME JOBLN, bat.

Je suis à bout, et je ne sais plus par où m'y prendre. J'aurais plutôt fait donner une personne d'esprit dans le panneau.

LA PAYSANNE

Combien faut-il que je vous donne pour ça? S'il les faut payer par avance, j'ai apporté une pièce d'or.

MADAME JOBIN

Je sais fort bien ce que vous souhaitez avoir, et je m'en vais vous le dire, si vous voulez.

LA PAYSANNE

Eh I Je vous en prie.

MADAME JOBIN

Oui, mais je ne pourrais plus rien faire pour vous; car quoique je devine tout, il faut que les

Igens qui me demandent quelque chose, me le disent eux-mêmes, afin de montrer le consentement qu'ils y apportent.

Je vous dirai, c'est ça, après que vous me l'erez dit. N'est-ce pas tout un?

MADAME JOBIN

U y a bien de la difl'érence.

LA PAYSANNE

Je n'oserais vous le dire. Faites queuque chose pour l'amour de moi. Tenez, v'ià ma pièce d'or, je vous la donne putôt tout entière.

MADAME JOBIN

Ne craignez rien. Personne ne nous entend.

LA PAYSANNE

Je suis trop honteuse. Rendez-moi ma pièce, j'aime mieux n'en point avoir.

MADAME JOBIN

De quoi dites-vous que vous aimez mieux ne point avoir?

LA PAYSANNE

Je disque j'aime mieux ne point avoir de tétons, que d'en demander.

MADAME JOBIN

Voilà ce que c'est. Ce sont des tétons que vous demandez ; et dès que je vous ai vue, je mourais d'envie de vous en promettre ; mais pour vous en faire venir, il fallait vous entendre prononcer le mot. Ce n'est pas pourtant un mot si terrible à dire.

Je le dis bien quand je suis toute seule aveuc Bastiane. Us commencent déjà à lui pousser.

MADAME JOBIN

Allez, ma fille, avant qu'il soit trois ou quatre mois, assurez-vous que vous aurez des tétons.

LA PAYSANNE

Quoi, j'en erai ? Que me v'ià aise ! Je n'ai donc pus guère de temps à n'être point mariée ; car le fils du seigneur de not'e village m'a dit qu'il m'épouserait dès que j'en erais.

MADAME JOBIN

Revenez dans cinq ou six jours, je vous donnerai des biscuits que je ferai faire; car il faut du temps et de l'argent pour cela, et dès que vous en aurez mangé, vos tétons commenceront à grossir.

LA PAYSANNE

On disait bien que vous étiez une bien habile madame. Adieu, je vous remercie, je ne donnerai de mes biscuits à personne. Si mes compagnes ont de ce qu'ils me feront venir, ce ne sera toujours qu'après moi.

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