LA MARQUISE, MADAME JOBIN, MATHURINE
LA MARQUISE
Qu'ai-je vu? Est-ce que mes yeux m'ont trompée?
Vous avez vu^ madame, un petit essai de ce que peut une femme qui ne sait rien.
LA MARQUISE
J'en suis immobile d'étonnement, et quand ce serait un tour .d*adresse, à quoi il n'y a pas d'apparence, je vous admirerais autant de l'avoir fait que si tout l'enfer s'en était mêlé. Mais, puisque vous pouvez tant, ne vous amusez point à des paroles pour moi. Je voudrais voir quelque chose de plus fort sur ce qui regarde mon amant.
MADAME JOBIN
Vous êtes en peine de ce qu'il fait, où il est?
LA MARQUISE
Je vous l'avoue.
MADAME JOBIN
Le voulez-vous savoir par vous-même? Deux mots prononcés le feront paraître ici devant vous.
LA MARQUISE
Je ne serais point fâchée de le voir, mais...
MADAME JOBIN
Vous balancez? N'ayez point de peur. La vue d'un amant n'est jamais terrible.
LA MARQUISE
El ne verrai-je que lui?
MADAME JOBIN
Selon qu'il est seul présentement, ou en compagnie.
LA MARQUISE
Voyons. Il me serait honteux de trembler. Il se divertit peut-être agréablement sans penser à moi.
MADAME JOBIN
Esprit qui m'obéis, je te commande de faire paraître la personne qu'on souhaite voir. {A Mn^ thurine,) Tirez ce rideau. Il ne saurait tarder uu moment.
{On voit paraître le chevalier dans le miroir,)
LA DEVINERESSE, ACTE II, SCÈNE XUI
LA MARQUISE
C'est le chevalier. Le voilà lui-môme. Que fait-il ?
MADAMB JOBIN.
n a les yeux attachés sur un portrait.
LA MARQUISB.
C*est le mien, je le reconoais au ruban.
Vous devez être contente, il le baise avec assez de tendresse.
LA MARQUISE
Que je suis surprise 1 Mais il est déjà disparu. La joie de le voir m*a peu duré.
MADAME JOBIN
Vous n*avez point d'amant si fidèle, ni qui vous aime avec tant d'ardeur.
LA MARQUISE
Je n'en doute point après ce que vous m'avez fait voir. Mais n'y a-t-il point moyen de le rappeler auprès de moi ?
MADAME JOBIN
Rien n'est si aisé. Écrivez-lui qu'il parte sur l'heure, il prendra la poste, et vous le verrez dès ce soir même.
LA MARQUISE
Dès ce soir même! Et il nous faut le reste du jour pour lui envoyer ma lettre.
MADAME JOBIN
Laissez-moi ce soin. J'ai des messagers à qui je fais faire cent lieues en un moment. Vous aurez réponse avant que vous sortiez d'ici.
LA MARQUISE
J'aurai réponse? Voyons jusqu'au bout. Voilà des choses dont je n'ai jamais entendu parler.
MADAME JOBIN
Avancez la table. Il y a une écritoire dessus. Il faut, s'il vous platt, que vous écriviez ce que je vais vous dicter : « Il m'ennuie de votre absence. Mandez-moi par ce porteur si vous vous résoudrez à la finir, et si je puis vous attendre ce soir chez moi. » Cela suffit, c'est à moi à cacheter ce billet. U y faut un peu de cérémonie que vous ne pourriez voir sans frayeur. Je reviens dans un moment. {La devinereste tort,)
LA MARQUISE
J'ai fait l'esprit fort, mais je commence à n'être pas trop assurée.
MATUURINE.
11 n'y a rien à craindre. C'est une manière de chat-huaut qu'elle a là dedans, à qui elle va parler. Il est laid, mais il ne fait jamais de mal à personne.
LA MARQUISE
J^avoue que tout ce qu'elle fait me confond.
MATHURINE
Elle est bien habile, et si je vous avais dit...
MADAME JOBIN, rentrant ^ A l'heure qu'il est, il faut que votre billet soit rendu.
LA MARQUISE
Quoi, si promptement?
MADAME JOBIN
Vous allez le voir. Par tout le pouvoir que j'ai sur toi, je t'ordonne de faire paraître de nouveau celui que nous avons déjà vu.
(Le chevalier paratt une seconde fois dam U Miroir.) LA MARQUISE.
Il revient. Il a mon billet. Quels transports de joie!
MADAME JOBIN
Ces marques d'amour vous fâchent-elles?
LA MARQUISE
Il prend la plume.
MADAME JOBIN
C'est pour vous écrire. Dès le moment que mon porteur aura sa réponse, il quittera le corps qu'il a pris, et viendra vous la mettre entre les mains.
LA MARQUISE
A moi? Qu'il ne m'approche pas, je vous prie.
MADAME JOBIN
Rassurez- VOUS. Elle tombera à vos pieds sans que vous voyiez personne.
LA MARQUISE
On lui apporte de la lumière. U la cachette, il s'en va. Tout le corps commence à me frissonner.
MADAME JOBIN
u me semble que les choses se passent assez doucement. Vous n'avez rien vu que d'agréable, et je vous ai épargné tout ce qui aurait pu vous faire peur.
LA MARQUISE
u est vrai ; mais, quoique je ne sois pas naturellement timide, j'ai vu tant de choses que je ne croyais point faisables, que je ne m'assure presque pas d'être moi-même.
Au moins faites-moi la grâce de ne rien dire. 11 y a de certains esprits mal tournés... Mais moa porteur a fait diligence. Voici la réponse. Prenez. (Ofi voit tomber une lettre du haut du plancher,) LA MARQUISB.
Comment? Toucher à ce qui a été apporté par un esprit?
MADAME JOBIN
Lisez. Le charme a eu son effet, et vous ne devez pas craindre qu'il aille plus loin.
LA MARQUISE, elle lit.
C'est son écriture. Qui l'eût jamais crui « Je pars sur l'heure, madame, et doute fort que votre porteur vous voie avant moi. Un amant attendu de ce qu'il adore devance toujours le plus prompt courrier. » Adieu, madame, je suis si interdite de ce qui m'arrive, qu'il m'est impossible de raisonner. Je vous re verrai. Si je ne vous marque pas ma reconnaissance dès aujourd'hui, vous ne pe^ drez rien au retardement.
MADAME JOBIN
Vous en userez comme il vous plaira» Je toub
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LA DEVINERESSE, ACTE lll, SCÈNE I.
demande seulement le secret. {A Mathurine,) Conduis-la des yeux, et ne nous laisse pas surprendre. Elle s'en retourne fort étonnée. Jamais magie n'a mieux opéré.
MATHURINK.
Parlez en toute assurance, elle est partie, et je crois que si on s'en rapporte à elle, il n'y aura jamais eu une plus grande sorcière que vous.