SCÈNE I BRADAMANTE, DORALISE
BRADAMANTE
Donne contre Roger plus de borne à ton zèle, Tes soupçons lui font tort, il n*est point infidèle; Trop d*amour m*a toujours répondu de sa foi, Pour le croire touché d'une autre que de moi. Même ardeur à tous deuxnous rendTâme constante. En quelque lieu qu'il soit, il aime Bradamanle ; Et,9ensible au malheur qui m'accable aujourd'hui, II soupire pour moi comme je fais pour lui.
DORALISE.
La valeur de Roger aux plus fiers redoutable. Pour vous toute guerrière a pu le rendre aimable; Mais de vos sens séduits c'est trop (^oire l'erreur, Que de le préférer au fils d'un empereur. Constantin vous offrant l'empire de la Grèce, Méritait pour ce fils toute votre tendresse. Il vous l'a demandée, et ses ambassadeurs Ont longtemps combattu vos injustes froideurs. Cependant c'est en vain que Léon vient en France, Qu'il rend toute la cour témoin de sa constance. Vous dédaignez ses vœux ; et les lois du devoir Pour vous faire obéir demeurent sans pouvoir. Qu'a donc fait ce Roger de si digne de plaire, Qu'au diadème, à tout, votre amour le préfère? Par quels soins, quels devoirs a-t-il pu vous charmer?
BRADAMANTE
Il m'aime, et c'est assez pour me le faire aimer. Mille et mille vertus, dont l'éclat l'environne, L'empoftent sur celui dont brille une couronne. Pour un cœur noble et grand, la gloire a des appas Que sans un nom fameux le plus haut rang n'a pas.
DORALISE.
Mais Aimon, votre père, à cet amour s'oppose?
BRADAMANTE
Cet amour, je l'avoue, à son courroux m'expose ; Mais lorsqu'au torisés à disposer de moi, Mes frères à Roger engagèrent ma foi, Satisfait de leur choix, il l'apprit sans colère ; Et parce que Léon met ses soins à me plaire, Qu'il m'offre un diadème, il faut pour l'accepter, Trahir mille serments que je dois respecter? De cette lâcheté mon cœur est incapable.
DORALISE.
Où l'amour est parfait l'inconstance est blâmable ; Mais je voudrais savoir par où vous présumez Que vous êtes aimée autant que vous aimez^ Roger qui par Léon voit traverser sa flamme, S'abandonne aux fureurs qui possèdent son âme, Il part, il doit en Grèce aller sur son rival. Jusqu'au milieu des siens, porter le coup fatal. Cependant ce Roger qu'on veut qui vous adore, Cache ce qu'il devient, et Léon vit encore.
BRADAMANTE
Cruelle, n'ai-je point d'assez vives douleurs? Quel plaisir te fais-tu de voir couler mes pleurs? Roger...Ah,que]surcrottauxmauxdontjesoupirel Sans doute il ne vit plus, puisque Léon respire ; C'est en vain que je cherche à douter de son sort, Les jours de son rival m'assurent de sa mort.
DORALISE.
Elle aurait fait éclat, jamais un long silence D'un guerrier tel que lui n'a trahi l'espérance. S'il meurt, c'est en héros qu'il termine ses jours ; Mais croyez-moi, madame, il suit d'autres amours, Et tâche de cacher dans une obscure vie La honte qu'il se fait de vous avoir trahie. Sans cela pensez-vous qu'il vous pût oublier? n sait ce qu'en tous lieux on a fait publier, Que qui pourra sur vous remporter la victoire. Du nom de votre époux doit espérer la gloire;