LES ENGAGEMENTS DU HASARD, ACTE II, SCÈNE H
Moi-même je commence à douter de vous-même?
ELVIRB.
Sais-tu quel est mon but?
CéUB.
n m'est aisé de voir Qu'en feignant de l'aimer vous flattez son espoir; Mais j*ignore quel fruit vous en pouvez attendre, Puisqu*il est arrêté qu'à son retour de Flandre, Don Lope, qu'on attend ici de jour en jour. Verra par votre hymen couronner son amour.
ELVrRE.
Moi, causer de l'amour par une feinte flamme? Ah ! que tu connais mal les sentiments d'une âme Qui, noble, et d'un tyran bravant l'injuste loi. Quand elle veut aimer ne consulte que soi ! Oui, mon frère est tyran autant qu'on le peut être, Quand il veut me contraindre à recevoir un maître ; Mais je ne règle pas mes désirs sur les siens : Qu'il fasse ses présents, je veux faire les miens.
CÊLIB.
Ainsi don Lope encor n'est pas sûr de vous plaire?
ELVIRB.
Crois-tu mon cœur sujet aux caprices d'un frère? U s'est voulu servir de son autorité; Mais rien n'est tant à nous que notre volonté. Ce droit saint et sacré que la nature donne, Toujours indépendant ne respecte personne ; Et je n'ai point encore appris jusqu'à ce jour Que jamais la contrainte ait fait naître l'amour : L'ordre qu'on nous en donne aisément nous dispose A secouer le joug qu'un autre nous impose ; Tel serait adoré qu'on s'efforce à haïr, A cause que l'aimer ce serait obéir; Tant cet amour jaloux de sa toute-puissance, D'elle seule en nos cœurs veut tenir sa naissance. Don Lope méritait et mon choix et ma foi. Si sa flamme eût voulu ne les devoir qu'à moi; Mais sur moi de mon frère il a cherché l'empire. Et je le hais, Célie, afin de l'en dédire; Et ce qu'en sa faveur il me fait ordonner. Lui fait perdre en secret ce qu'on croit lui donner. Si je feins cependant un peu de complaisance, Cest pour bien ménager le temps de son absence. Pour n'être point suspecte, et pour éblouir mieux Ce frère qui prétend que j'aime par ses yeux.
CÉUB.
Don Fadrique est l'objet de vos peines secrètes. Et vous pouvez encor lui cacher qui vous êtes?
ELVIRB.
Ce secret de mon cœur doit-il passer au sien,
Que je n*aie éprouvé s'il en usera bien*?
Mais, ou mon œil me trompe, ou mon frère l'amène.