‹ Théatre completChapitre 199 sur 1461 · SCÈNE III DOROTÉE, LISETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE III DOROTÉE, LISETTE

DOROTÉE.

La promenade est belle, et ce lieu fort charmant.

LISETTE

Voici l'heure à peu près qu'on y voitlebeau monde.

DOROTÉE.

Aux rendez-vous publics d'ordinaire il abonde, Et surtout nos galants prennent soin chaque jour D'y venir débiter leur gazette d'amour.

C'est-à-dire, Lisette, autant de menteries.

LISRTTE.

Donc le bureau d'adresse en est aux Tuileries ?

DOROTÉE.

Tu dis vrai, c'est ici qu'on nous en vient conter. Et j'y suis comme un autre à dessein d'écouter. Les hommes sont trompeurs, mais quoiqu'on puisse

[faire, Il faut quitter le monde, ou tâcher de leur plaire, Puisqu'enfin la beauté n'est qu'un triste ornement Si de la complaisance elle n'a l'agrément : Les plus charmants attraits qui parent un visage. Sans cette qualité n'ont qu'un appas sauvage. Ce sont trésors cachés qui ne servent de rien. Pour moi, j'ai ma méthode, et je m'en trouve bien. A plaire aux yeux de tous mon esprit s'étudie. Je tâche d'être belle, afin qu'on me le die; Et fais fort peu d'état de ces dons précieux Dont le farouche éclat ne frappe point les yeux. Ce n'est pas toutefois que je sois si facile, La plainte auprès de moi n'est jamais fort utile, C'est en vain qu'on affecte une fausse langueur, L'amour par les soupirs n'entre point dans mon L'orgueilde notre sexe élevant mon courage, [cœur; D'un air impétueux j'en soutiens l'avantage. Et ne le croyant né que pour donner des lois, A qui porte mes fers j'en fais sentir le poids : Sur ses propres désirs je règne en souveraine. C'est sans abaissement que je flatte sa peine. Et qu'après un long temps que l'on m'a fait sa cour. Un peu d'espoir permis est le prix de l'amour.

U8ETTB.

Vous vous y gouvernez d'une étrange méthode.

DOROTÉE.

C'est comme il faut aimer pour aimer à la mode : Pour peu qu'on se relâche on expose son cœur Aux superbes mépris d'un insolent vainqueur. Un amant que l'on flatte, enflé de sa victoire, De ses soumissions perd bientôt la mémoire; Pour en avoir raison il le faut gourmander. Et, s'il n'est à la chaîne, on ne le peut garder.

LISETTE

Et dans cette rigueur vous trouvez votre compte?

DOROTÉE.

Je t'avouerai, Lisette, avec un peu de honte... Mais comme un jour t'acquiert mon inclination, Reçois ma confidence avec discrétion.

LISETTE

Si ce jour est trop peu pour vous marquer mon zèle, Le temps vous fera voir que je vous suis fidèle, Et que votre secret est sûr entre mes mains.

DOROTÉE.

Sachedonc qu'aujourd'hui les hommes sont si vains. Que depuis plus d'un mois peut-être, ou davantage, De trois amants à peine ai-je reçu l'hommage. Puisque sur l'un des trois la qualité d'époux, Quoiqu'encore incertaine, attire mon courroux. En faveur de Florame un père m'assassine. J'en estime le bien, et l'esprit, et la mine ; Mais parquelques serments qu'il m'engageât sa foi, L'esclave me fait peur qui doit être mon roi. Éraste aussi m'en veut, un galant d'importance, Et propre en un besoin à mourir de constance^ Mais si fort hors démode et du temps de jadis. Qu'il le disputerait à tous les Amadis. Il est vrai que depuis, la défaite d'Oronte D'un triomphe si bas efface bien la honte.

LISETTE

Ce cavalier vous sert?

DOROTÉE.

Quoi, sais-tu quel il est?

LISETTE

Je l'entends estimer.

DOROTÉE.

Lisette, qu'il me platt!

L'air en est noble, aisé, la mine peu commune, Une humeur enjouée et jamais importune.

L'esprit aussi charmant que le port gracieux. S'il parle galamment, il écrit encor mieux, A son propre mérite il doit toute sa gloire. Et connaît ce qu'il vaut sans trop s'en faire accroire. Je sens presque pour lui déjà je ne sais quoi ; Et s'il continuait à soupirer pour moi, Encor que de mon cœur la garde me soit chère. Je pourrais me résoudre enfin à m'en défaire : Par là juge, Lisette, où j'en suis aujourd'hui.

LISETTE, montrant deux billrti qu'elle tient. L'un de ces deux billets ne vient donc pas de lui. Puisque sans demander seulement à les lire...

L'AMOUR A LA MODE, ACTE II, SCÈNIi V.

BOROTKE.

Doone-les-moi, Lisette, et te prépare à rire. Etant prête à sortir quand je les ai reçus, U m'a suffi pour lors d'eu lire le dessus ; Mais quoiqu'Oronte ait part à la galanterie, U pièce, à mon avis, vaut bien que Ton en rie. Sacbc qu'Éraste et lui m'offrent ici leurs vœux; Et qu'à la même lettre ils répondent tous deux.

USBTTE.

Coouieot?

DOROTÉE.

Cest de quoi faire un assez plaisant conte, récrivais ce matin un billet pour Oronte, ÛTojant que pour Tautre il semblait fait exprès, J'ai >oaIu 1 obliger sur l'beure à peu de frais, fii transcrit le billet, et saus cérémonie. Régalé son amour d'une belle copie :

SoD pauvre esprit sans doute y répond de travers; Voici sa lettre, ouvrons. 0 Dieu! Ce sont des vers; J'ignorais qu'il en fit.

LISETTE

Ce sout vers de ménage, Chacon communément en fait pour son usage.

« Inospareate beauté dont le cœur est ouvert... » le ridicule mot dont ce lourdaud se sert! « Et qui me faites voirjusqu'au fond de votre âme...» Cest fort bien commencer à dépeindre sa flamme : Laissons là son billet, et voyons le second. Saos doute en galant homme Oronte me répond ; ^jc gagerais bien, avant que d'en rien lire, Que la moindre pensée est digne qu'on l'admire, Son style du premier sera bien différent.

LISETTE

L'autre croyait bien dire avec son transparent. DOROTÉE tu,

• Traosparente beauté...

USETTE.

Le mot est bon, je pense, Puisqu'Oroote lui-môme use de transparence.

DOROTÉE.

- Doot le cœur est ouvert... » Que veut dire ceci? Ccst le même.

LISETTE

En effet je le croirais ainsi.

DOROTÉE.

^^wnporte, il faut tout voir, et que je les confronte ; ^i»s, lis celui d'Éraste, et moi celui d'Oronte.

USETTE.

* Transparente beauté dont le cœur est ouvert, Ûqui me faites voir jusqu'au fond de votre âme, ^ confesse à ce coup que je suis pris sans verd, M^nt qu'à peine encor vous y logez ma flamme.

" ^ la croyais pour elle un palais assuré, ^ vous songiez bientôt à la traiter en reine ; Car enfin j*ai pour vous souffert, gémi, pleuré, Et ma langueur en est une preuve certaine.

« Je ne veux pas pourtant supputer avec vous. Ce que vous proposez irait à votre honte. Si pour chaque tourment dont j'ai senti les coups, II vous fallait tirer une ligne de compte.

« De mes brûlants soupirs vous riez toulefois,[tent, Quoiqu'en foule souvent vous connaissez qu'ils sor- Votre cœur toujours ferme en dédaigne le poids. Mais tout légers qu'ils sont, gardez qu'ils ne l'em- DOROTÉE. [portent. »

La pièce est concertée, il le faut avouer; Mais Oronte lui seul me fait ainsi jouer, Érasteest trop grossier...

LISETTE

Ma pensée est la vôtre.

Enfln son style est-il bien différent de l'autre?

DOROTÉE.

Sans rien faire paraître, il faut dès aujourd'hui... Mais, dieux ! Voici mon père.

LISETTE

Oronte est avec lui.

DOROTÉE.

Comme il te connaît peu, demeure ici, Lisette;* J'épierai de plus loin l'heure de sa retraite. Toi, lorsque tu verras partir notre vieillard, Joins Oronte, et l'arrête en ce lieu de ma part.

LISETTE, abaissant sa coiffe.

Elle me laisse à faire un joli personnage.

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