LE CHARME DE LA VOIX, ACTE III, SCÈNE III
LE DUC
Moi marié, madame?
LA DUCHESSE
Avecque la duchesse.
LE DUC
Et ne savez-vous pas qu'afin de l'irriter, En tous lieux à dessein je l'ai fait s'arrêter, Et qu'à ma passion craignant qu'elle pût nuire, Carlos jusques à Parme est allé la conduire? J'en hais jusques au nom, et trouverais plus doux De vivre sans États que de vivre sans vous.
FÉNISE.
Quelle assurance, Laure, et qu'il la trouve aimable?
LA DUCHESSE
Un tel aveu , seigneur, m'est assez favorable ; Mais c'est un peu trop tôt m'en gager votre foi. Peut-être la duchesse est plus belle que moi, Et je m'exposerais...
LE DUC
Pensez-en mieux de grâce ; Est-il quelque beauté que la vôtre n'efface ?
LA DUCHESSE, à Fénise, J'obtiens sous votre nom un accueil assez doux, Voyez ce que je puis lui promettre pour vous, Répondrai-je en cruelle, ou serai-je propice ?
FBNISE.
Je n'ai point d'intérêt à flatter son caprice ; Comme votre beauté fait vivre son désir, Sans me considérer, c'est à vous à choisir.
LA DUCHESSE
Mais c'est pour votre choix que ce désir éclate.
FBNlSE.
Qu'importe, si vos yeux ont l'appas qui le flatte ?
LA DUCHESSE
Où Ton voit à la plainte un cœur abandonné. L'amour naîtra bientôt s'il n'est pas déjà né.
LE DUC, â la duchette.
Hélas! lorsqu'il s'agit du repos de ma vie, Au lieu de mon amour consultez-vous Célie?
LA DUCHESSE
Outre que son avis est le seul qui me platt. Peut-être a-t-elle ici quelque peu d'intérêt. Je le dois conserver.
LE DUC, à Fabrice, Vois, Fabrice.
Ahl j'enrage.
Elles sont toutes deux d'accord du filoutage.
LE DUC
Mais que résolvez- vous?
LA DUCHESSE
De prendre votre amour Pour un feu qui peut naître et mourir en un jour. Pour un aveugle effort d'une première idée. Dont sans réflexion votre âme est possédée; Ou , si vous m'en voulez pleinement assurer, n faut voir la duchesse, et puis me préférer.
LE DUC
Ah^ si vous eu doutez, que votre crainte cesse :
Quelque éclat de beauté qu'étale la duchesse, Eût-elle mille attraits capables de charmer, N'ayant point votre voix, je ne la puis aimer.
LAURE, à Fénise.
Cela va bien pour vous.
LE DUC
D'ailleurs, ceux qui l'ont vue M'en ont fait le portrait, sa beauté m'est connue; Ce sont charmes communs, ce sont mornes appas Qui des plus faibles cœurs ne triompheraient pas.
FABRICE
Et même...
LE DUC
Que dis-tu?
Que vous êtes modeste!
Elle a, vous a-t-on dit, quelque os ici de reste, Qui n'a jamais voulu se mettre à la raison, Qu'on ne l'ait mis aux fers, et son corps en prison.
LE DUC
Vous ne répondez point? Serait-il bien possible Qu'un si parfait amour vous trouvât insensible, Et que vous trahissiez mon espoir le plus doux, Quand j'ose mépriser la duchesse pour vous?
LA DUCHESSE
En vain de ce mépris, qui sitôt vous dégage, Votre légèreté tire quelque avantage.
Puisque dans cet amour qui presse mon aveu, Ma voix mérite trop, et ma beauté trop peu. Si pour avoir ouï cette voix qui vous blesse. Sans scrupule aujourd'hui vous quittez la duchesse, Pour me rendre le change, et m'ôter votre foi, Il ne faudrait demain que chanter mieux que moi. L'exemple me fait peur, et sur cette assurance Vous pouvez adresser ailleurs votre inconstance. Adieu.
LE DUC
Quoi, me quitter? Madame, encordeux mois. LA DUCHESSE, à Féniêe.
Allons, il faut donner mes ordres à Carlos.