‹ Théatre completChapitre 341 sur 1461 · LES ILLUSTRES ENNEMIS, ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

LES ILLUSTRES ENNEMIS, ACTE IV, SCÈNE II

D. LOPE

Hélas ! Et plût au ciel qu'en déplorant le sien, Je n'eusse pas sujet de Taccuser du mien I Après la triste loi que la fille m'impose, La* promesse du père est pour moi peu de chose ; Et je n'ai plus sans doute à songer qu'à mourir, Puisque votre amitié n'a pu me secourir.

ALONSB.

J'avais cru jusqu'ici qu'il était impossible Qu'avec tant de vertu l'amour fût compatible ; Et, vous sachant aimé, j'appréhendais fort peu Que Jacinte nous pût refuser son aveu.

Mais s'il fautquema crainte avec vous s'éclaircisse. Don Sanche m'est suspect lui-même d'artifice : Je l'ai revu tantôt et connu malgré lui Que l'accord accepté redouble son ennui. Lui parlant de vous voir, il n'a pu si bien faire Qu'un mouvement d'aigreur n'ait trahi sa colère; Elle a paru couverte, et m'a trop fait juger Que rien n'éteint en lui l'ardeur de se venger.

D. LOPE

Qu'il se venge; aussi bien, quoi que j'ose entrepren- Aprèscequejesaisjen'ai rienà prétendre: [dre, Pour paraître innocent mon effort serait vain ; Si c'est le même sang, qu'importe quelle main? C'est le malheur du sang dont je suis responsable, Qui me rendra toujours également coupable, Puisqu'ayant à combattre un destin rigoureux, C'est être criminel que d'être malheureux.

ALONSB.

La vertu de la fille, à nos desseins contraire. Semble avoir commencé la vengeance du père; Et ce trouble confus qu'il m'a fait remarquer, Me fait craindre pour vous à l'oser expliquer. Mais le meilleur remède en ce malheur extrême. C'est de porter Enrique à s'accuser lui-même, A demander don Sanche, et ne lui point cacher Ce que je sais déjà qu'il s'ose reprocher. Pour peu qu'on soit sensible, il n'est rien qu'on re- Au triste repentir d'un mourantqui s'accuse ; [fuse Et, quoi qu'ait résolu ce vieillard outragé. Par le malheur d'Enrique il se tiendra vengé : Il croira que le ciel à ses vœux favorable. Aura pris soin pour lui de punir .un coupable ; Et j'ose m'assurer du succès de vos feux, Quand cet hymen pour lui n'aura rien de honteux.

D. LOPE

Qu'Enrique obtint sur lui cette haute victoire ?

ALONSB.

Il l'obtiendra sans doute, et j'ai lieu de le croire, Puisqu'au nom de Fernand par hasard prononcé, « Si Cassandre se plaint de son hymen forcé, » MVt-il dit d'une voix et languide et mourante, « Je ne l'oblige à rien, qu'elle vive contente. »

D. LOPE

Ah ! Si son repentir s'étendait jusqu'à moi I

ALONSB.

Vous en verrez l'effet tel que je le prévoi. Adieu. Pour vous servir je vais mettre en usage

Tout ce qui peut abattre un orgueilleux courage.

D. LOPE

Cependant dans l'espoir de quelque mot d'iTls, Je vais rêver une heure autour de ce logis. Si je suis aperçu. Blanche pourra paraître.

ALONSB.

Et si quelqu'autre aussi vous allait reconnaître, Et que, la force en main, le vieillard averti, Malgré tout notre accord vous fit mauvais parti

D. LOPE

Vous parlez d'un péril que mon amour méprise.

ALONSB.

Ce n'est pas sans sujet que j'en crains la surpri» Voyez, la lune brille avec tant de clarté, Que la nuit n'eut jamais si peu d'obscurité. Ne vous exposez point, si voue voulez m'en croin

D. LOPE

J'aurai soin de ma vie, ayez soin de ma gloire; Et, puisqu'un fier destin s'oppose à mon bonbeai Par l'aveu du coupable assurez mon bonheur.

{Seul.) Enfin, fortune, enfin, quoi que ta rage ordonne, Mon cœur à ton caprice aujourd'hui s'abandonne Et de son désespoir il tire au moins ce bien, Qu'il se trouve en état de ne craindre plus rien. Mais si dans sa clarté la lune m'est fidèle. Je vois cet inconnu contre qui je querelle; C'est lui-même : parlons, puisqu'il s'ose approche

Page 1