SCÈNE I LE ROI, ARAXE
LE ROI
Quoi que daos ce conseil tu trouves de contraire A Torgueil d'un espoir excusable en un père, Ouvre les yeux, Araxe, et moins aveugle, voi Le seul zèle d'ami Tinspirer à ton roi. Si ta fille, en naissant, a reçu pour partage D'une entière vertu l'éclatant avantage.
Cette même vertu qui la fait estimer.
Doit, ou borner ses vœux, ou l'empêcher d'aimer; Cependant trop sensible à ceux de Philoxène, Le choix d'Anaxaris l'inquiète et la gêne. Et son ambition ne peut voir sans courroux, Qu'en lui mon amitié lui destine un époux.
ARAXB.
Seigneur, souvent le ciel par des ordres suprêmes, Sans nous en consulter dispose de nous-mêmes, Et de nos passions maître et jugea la fois. Pour nous les inspirer, n'attend pas notre choix. C'est par là que de l'un son âme détachée En voit tout le mérite, et n'en est point touchée, Et qu'en faveur de l'autre elle ose aux yeux de tous Permettre à son estime un sentiment plus doux.
LE ROI
Si ce doux sentiment s'arrêtait à l'estime, J'en tiendrais et l'effet et l'aveu légitime, Puisque dans Philoxène, après tant de combats, Des plus hautes vertus on voit briller l'appas.
La Phrygie à lui seul après vingt ans d'orage, Du calme qui le suit doit l'heureux avantage; Et c'est par sa valeur qu'Antaléon détruit, De la paix qu'il troublait nous assure le fruit. Par lui ce fier rebelle enfin en ma puissance, Blessé mortellement satisfait ma vengeance. Et l'accord qu'avec moi les Mysiens ont fait. De l'effroi de sa perle est le pressant effet. Mais c'est trop s'oublier qu'en cet amas de gloire Prétendre d'un vainqueur partager la victoire, Et croire imprudemment que le fils d'un grand roi A la fille d' Araxe engagera sa foi.
ARAXB.
Je sais bien que le trône où le ciel le destine D'un si charmant espoir semble être la ruine, Et que le haut éclat qu'il tire de son sang Oppose à son amour la splendeur de son rang. Mais pour le soupçonner d'oser trahir sa flamme, Seigneur, je connais trop la grandeur de son âme, Et qu'épris de la gloire il la fait consister A mériter un sceptre autant qu'à le porter.
LE ROI
Par ce raisonnement où l'orgueil t'abandonne Bérénice déjà partage sa couronne.
Et sa rare vertu qui peut tout mériter Est le degré du trône où tu la fais monter? Mais sais-tu que les rois, ces puissances suprêmes Donnant des lois pour lout en reçoivent d'eax-mè- Et que l'ordre du ciel que rien ne peut borner [mes, Les soumet aux États qu'il leur fait gouverner? Le trône, où rarement le vrai bonheur arrive, Tient sous ses intérêts leur volonté captive. [reuXi Comme ils sont nés pour lui, plus esclaves qu'heo' C'est trahir ce qu'ils sont que de vivre pour eux; Son bieu seul fait leur règle, et toute antre maxime Dans un juste monarque, est ou faiblesse ou crime.
BÉRÉNICE, ACTE I, SCÈNE II
ARAXB.
L*ainour dont Bérénice a dû souffrir Téclat, Blesse peut-'étre peu ces maximes d'État ; ïais sous quelque astre enfin qu'elle puisse être laissons au gré des dieux aller sa destinée, [née, Uimpénétrable abtme où tombent leurs décrets, Pour se développer a d'étranges secrets.
ILE ROI
Si ton aaibition veut se voir applaudie, Eh bien, espère tout du prince de Lydie, fy consens, sa vertu te répond de sa foi ; 1Û3 tu sais qu'il dépend et d'un père et d'un roi ; i^i, suivant contre lui sa rigueur ordinaire, îîe cherche qu'un prétexte à couronner son frère.
ARAXE
A quoi que pour le perdre aspire son courroux, Je n'ai rien toutefois à craindre que de vous.
LB ROI
Ta dois craindre en effet cette étroite alliance, Qui de nos deux Étals unissant la puissance. Se peut voir la Phrygie aspirer aujourd'hui  lui ravir un fils qu*il a fait notre appui, [presse, Ce n'est pas que mon cœur, qu'un secret instinct ' !^ penche vers ta fille avec tant de tendresse, Qw û je prévoyais que Philoxène un jour Do sceptre qui l'attend pût payer son amour, A cette passion bien loin de mettre obstacle, Moi-même je voudrais en presser le miracle. Juge de cette ardeur par les soins que j'ai pris De soumettre à ses vœux l'espoir d'Anaxaris, Lfli qu'avec tant d'éclat sa vertu fait paraître. Que s'il n'est pas né prince, il est digne de l'être ; Et qui dans le hautrang qu'il doit àson grand cœur, Aurait droit de prétendre à l'hymen de ma sœur. Comme entre mes sujets il faut qu'elle choisisse, Eo faveur de ton sang je lui fais injustice ; Et, pour me satisfaire, il ose abandonner L'espérance d'un choix qui le peut couronner.
ARAXB.
Xassi fait-il bien voir par une plainte ouverte Qoe ce fatal hymen est l'arrêt de sa perte ; Et que d'un prix si bas récompenser sa foi, Cest apprendre aux sujets à mal servir leur roi. Seigneur, quoiqu'entre nous la gloire en fût comk D'eus jamais dessein d'abaisser sa fortune; [mune Mais peut-être qu'un jour nous le verrons témoin Que qui se croit au trône en est encor bien loin.
LE ROI
Ta prends mal ce murmure où mon ordre l'engage, Qoaod, sans l'approfondir, tu t'en fais un outrage. Eo vain ce faux mépris te l'a rendu suspect. Sachant l'amour du prince il lui doit ce respect; El, pour ne pas l'aigrir, témoigner par sa plainte Qoe d*nn pouvoir iojuste il souffre la contrainte. Mats si ta fille enfin, plus juste en son espoir, Prenait les sentiments qu'elle devrait avoir. Si voyant par son choix sa fortune certaine, EDe-mème y voulait préparer Philoxène ; Alors Anaxaris ferait voir à son tour
Quel importun respect renferme son amour. Use comme tu dois d'un avis si fidèle, Vois-en, sans te flatter, l'importance avec elle. La voici qui s'avance. Adieu. Mais souviens-toi Qu'ici j'agis pour elle en père plus qu'en roi.