LE GALANT DOUBLÉ, ACTE I, SCÈNE IL
Vous sentez-vous impropre au matrimonium?
D. FERKAND.
Guzman, je laisse agir mon iocliuatioD,
Et de si doux objets ont tenté ma franchise...
GUZMAN
Prenez garde, monsieur, à celte marchandise. L'air de cour rabat bien du haut prix qui s'y met, On ne la livre pas telle qu'on l'y promet ; Et beaucoup attrapés par un maintien modeste, Pensent prendre en plein drap,qui n'achèlentqu'un
D. FBRNAND. [rCStO.
SoQ,non,moncœurn'estpointnovicedanscechoix, Bpour deux aujourd'hui brûle tout à la fois.
GUZMAN
iotres que Léonor votre épouse ?
D. FERNAND
Autres qu'elle, fti me la fait aimable, on me dit qu'elle est belle, lais son père et le mien en ont en vain ma foi, h choisissaient pour eux, je veux choisir pour moi.
GUZMAN
Bon, mais puisqu'à la fois deux ont Theur de vous Uqae la confrérie est un mal nécessaire, [plaire, ?râez-les toutes deux en qualité d'époux, Vmt pour vos amis, l'autre sera pour vous.
D. FERNAND
Âa lieu de badiner, écoute. La poursuite AoDt pour César tué j'appréhendais la suite, Ayant hâté d'un mois mon voyage à la cour, le fit perdre d'abord tout souci de l'amour ; iiosi, jusqu'au succès que j'en devais attendre, ^oubliai qu'à Madrid je venais comme gendre ; fi, sans que chez don Diègue aucun l'ait pu savoir. Don iuan est celui qui m'a su recevoir. le logeant, il ne fait que me rendre en la ville Ce que tu sais chez nous qu'il reçut à Séville ; Et j'ai l'heur qu'à Madrid n'étant jamais venu, I est le seul encor de qui j'y sois connu.
GUZMAN
Tous Tètes du beau-p'ère ?
D. FERNAND
11 a mauvaise vue, l'ai déjà deux fois rencontré par la rue ; is comme j'y prends garde, el qu'il me croit fort embarras à fuir me donne peu de soin, [loin, pendant, don Juan m'a fait voir une dame, [me. rqul mon cœur soudain s'est senti tout de flamis des traits plus vifs, jamais des yeux plus
[doux
^'avaient porté sur lui de si dangereux coups. fTtir galant, enjoué...
Son nom est?
D. FERNAND
Isabelle.
GUZMAN
fi fous avez sans doute un libre accès chez elle?
D. FERNAND
Bsqae-là que tantôt encore elle m'attend.
GUZMAN
Elle vous aime?
D. FERNAND
Assez pour en être content; Et comme elle a du bien, et dépend d'elle-même, Je l'aimerais autant peut-être qu'elle m'aime. Si par un autre amour, cet amour traversé Pouvait continuer comme il a commencé.
GUZMAN
Avouez à peu près que mon goût est le vôtre, Tâter un peu de tout, hier l'une, aujourd'hui l'au- Cet amour est d'un genre assez adultérin, [tre ;
D. FERNAND
Non, ces deux objets seuls ontdroit sur mon destin, Et toute autre beauté toucherait peu mon âme.
Quelle est cette seconde encor qui vous enflamme?
D. FERNAND
J'éfi ignore le nom, comme la qualité.
GUZMAN
Vous l'aimez seulement par curiosité?
D. FERNAND
Ce commerce où mon cœur va plus loin qu'il ne Est fondé de sa part sur la reconnaissance ; [pense, Aux lieux de promenade elle vient chaque jour Recevoir les serments d'un réciproque amour; Mais sans se découvrir.
GUZMAN
Monsieur, c'est une gueuse, Qui gagne ses habits au métier de coureuse, Kt qui, poussant la leurre autant qu'elle pourra, Se titrera marquise, et vous attrapera.
D. FERNAND
A la voir seulement tu jugerais mieux d'elle. De tout ce qu'elle fait la grâce est naturelle. Le port noble, touchant, rien de bas, d'affecté. Un certain air modeste et plein de liberté. Je ne sais quoi de doux, l'entretien agréable, L'esprit vif, délicat, perçant.
GUZMAN
C'est là le diable.
Ces gueuses pour piller la dupe qui leur rit. Monsieur, vendant le corps, achètent de l'esprit.
D. FEHNAND.
Pour m'y voir attrapé je m'y sais trop connaître; Et ce que tant d'appas dans mon cœur ont fait naître Pourrait pour celle-ci gagner enfin ma voix. Si sa famille sue autorisait mon choix. Au plus parfait amour je sens mon âme prête ; Mais j'ignore qui j'aime, et c'est ce qui m'arrête.
GUZMAN
La fourbe est bien en règne, et s'en sauve qui peut.