SCÈNE I LUCRÈCE, BÉATRIX
BÉATRIX
Madame, de nouveau je jure de me taire;
Mais encore, après tout, que prétendez-vous faire?
LUCRÈCE
Que te puis-je répondre, et que demandes-tU ? De cent soucis divers mon cœur est combattu. En l'état où je suis moi-même je l'ignore.
Vous aimez don Juan?
LUCRBCB.
Dis plus, que je l'adore.
B^TRIX.
Voir en vous un amour et si prompt et si grand. Madame, à dire vrai, c'est ce qui me surprend : Cent fois ce don Juan vous a fait voir sa peine. Sans recevoir de vous que des marques de haine, Les plus cruels mépris l'ont cent fois outragé ; Cependant tout d'un coup votre cœur est changé.
LUCRÂCB.
Ah 1 Si pour moi le sien depuis un an soupire, Que n'ai -je point souffert sans oser t'en rien dire I Car pourquoi retenir ce secret enfermé?
Dès l'instant qu'il me vit, s'il m'aima, je l'aimai; Mais jugeant que mon père en ayant connaissance. Pour un homme sans biens aurait peu d'indulgence, J'accusai fort longtemps mes yeux de trahison ; Cent fois à mon secours j'appelai ma raison. Hélas! Combien en vain me suis-je défendue D'oser aimer en lui la vertu toute nue I Quels efl'orts ai-je faits, jusqu'à forcer mon cœur D'affecter des mépris et s'armer de rigueur I Peut-on plus maltraiter jamais ce que l'on aime? Tu l'as vu, tu le sais, que don Juan lui-même. Lassé de voir son feu récompensé si mal. Fit dessein de quitter un séjour si fatal ; Et qu'ennuyé d'aimer sans voir rien à prétendre. Il prit congé de moi pour s'en aller en Flandre. Mon cœur n'osant encore alors se démentir. Fit un dernier effort pour le laisser partir; Mais il n'était plus temps de s'armer de courage. Don Juan pour le vaincreavait trop d'avantage; Et dans cette rencontre en sut user si bien... Mais à quoi m'arrôter? Tu vis notre entrelien, Et tu sais que l'amour, pour braver mes caprices, Me fit en ce moment accepter ses services ; Et malgré mon orgueil conclure enfin ce point. Qu'il feindrait de partir, et ne partirait point.