‹ Theatre Complet. Tome 9 Valerie Seconde EditionChapitre 117 sur 306 · ACTE V, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE V

ou me parler; perdue au milieu de la foule, je n’aper-

cevais ni ce que je désirais , ni ce que je craignais de

rencontrer; car je ne voyais ni vous ni Poligni, et

fatiguée de tout ce monde, je quittais le salon, je rentrais chez moi.

OLIVIER

Sans parler à Poligni ?

MADAME DE BRIENNE , avec insouciance.

Je ne lai pas vu; d’ailleurs je n’avais rien à lui dire, j y étais décidée.

OLIVIER

Vraiment !

MADAME DE BRIENNE

Depuis que vous m'avez quittée, j'ai réfléchi à ce que votre amitié, votre générosité m'avait confié, et j'ai trouvé indigne de moi d'en profiter. Oui, il ne m'est pas permis de compromettre une jeune personne, à laquelle, après tout , on ne peut reprocher que de l'imprudence, de l'étourderie; et nous avons toutes si besoin d’indulgence! Et puis cela empêcherait-il qu'il n’eût été infidèle ? 11 ne m'aime plus, il l'aime, il me l’a dit!

OLIVIER, à part.

Grand Dieu !

MADAME DE BRIENNE

Et si je les séparais, ils s’aimeraient davantage. (Vivement) Non, non, n’y pensons plus ! Je ne suis plus telle que vous m'avez vue ce matin , sans énergie, sans orce, sans courage. Ma raison est revenue, et avec elle ma fierté et l'estime de moi-même; (Avec fermeté.) je

n'ai point mérité mon sort, je n’ai rien à me reprocher, je perds celui que j'aime, mais je m’immole à son bonheur, mais je fais des vœux pour lui, je le force à me plaindre, à m'estimer, à me regretter. (Mettant la main sur son cœur.) Je souffre encore, il est vrai ; mais je suis sans remords, et il en aura peut-être |

OLIVIER

Ab! combien je vous admire | MADAME DE BRIENNE.

Vous restez à ce contrat; moi je ne puis. Mais je vous verrai demain, n'est-il pas vrai? Vous avez voulu mon amitié , elle va vous imposer bien des obligations, vous être bien à charge.

OLIVIER

Ah! madame!

MADAME DE BRIENNE

Non, je ne le pense pas. Je vous dirai ce que j'attends de vous : quelques visites, quelques démarches indispensables , car vous n’ignorez pas ce qui m'arrive aujourd’hui; je n’ai pas eu le temps de vous le dire: je suis riche.

OLIVIER , avec effroi.

O ciel!

MADAME DE BRIENNE

Oui, je suis comprise dans ces indemnités; je m'en doutais déjà ; mais tout à l'heure, au salon, monsieur Dubreuil, un commis des finances, me l’a confirmé hautement, et si vous saviez comme les complimens, les félicitations m'ont sur-le-champ accablée, et combien je me suis trouvé d’amis que je ne soupçonnais

ACTE V, SCÈNE V. r99 pas! je ne savais que répondre, je n’y étais plus; c’est un mauvais moment pour être heureuse.

OLIVIER , troublé, et l’interrogeant en tremblant. Mais cette fortune, je l'espère. je veux dire, je le pense; n’est pas une fortune bien grande?

MADAME DE BRIENNE, négligemment.

Si vraiment ; plus que je ne peux vous dire.

OLIVIER , de même.

Cependant ce n’est pas aussi considérable, par exemple, que la dot d'Hermance?

MADAME DE BRIENNE

Près du double.

OLIVIER

Grand Dieu !

MADAME DE BRIENNE

Qu'’avez-vous donc ?

OLIVIER

Rien, rien, madame. (apart) Après tout, ne lui ai-je pas juré de me taire, de garder son secret. Mais le puis-je à présent sans faire leur malheur à tous deux? ah! je rougis d’avoir hésité, et c’est l'honneur lui-même qui m'ordonne de le trahir.

MADAME DE BRIENNE

Que dites-vous ?

OLIVIER

Que le sort ne m'avait souri un instant que pour mieux m’accabler, et pour renverser toutes mes espérances. Apprenez que maintenant rien ne s'oppose à votre bonheur , à votre union; vous pouvez épouser

Poligui.

MADAME DE BRIENNE

Y pensez-vous? quand il en aime une autre!

OLIVIER

Plût au ciel! mais il n’a jamais aïmé que vous; il vous aime encore.

MADAME DE BRIENNE, avec joie.

Il serait possible !

OLIVIER

Ah ! vous pouvez m’en croire: c’est moi, moi seul au monde qui possède son secret; il vient de me le confier. pour mon malheur |

MADAME DE BRIENNE

Pourquoi alors ce mariage avec Hermance?

OLIVIER

Ce mariage faisait son désespoir, mais 1l y était forcé. Cette charge qu'il vient d'acheter compromettait son avenir, et pour acquitter les six cent mille francs qu’il doit, il lui fallait une dot considérable, une femme riche, et maintenant il trouve tout réuni dans celle qu’il aime.

MADAME DE BRIENNE , à part , et lentement,

Que viens-je d'entendre ? il m’aimait! il m'aime encore | et il en épousait une autre! Il m’abandonne pour une dot, pour un mariage d'argent! (avec un sentiment de mépris.) Ah | (Elle cache sa tête dans ses mains, et reste: quelque temps absorbée dans ses réflexions ; elle se relève et dit à Olivier.) Olivier, se secret qu'il vous a confié, vous seul en avez Connaissance ?

OLIVIER

Oui, madame, je le crois.

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