SCÈNE IV. 347 SIMON
C’est la fiile de mon portier.
CANIVET,, à part.
Bon, comme qui dirait la gazette de la maison ; elle
peut nous donner des renseignemens.
NANETTE
C’est un appartement très commode. (Bas à Thomasseau. ) 11 faut en faire l'éloge devant le propriétaire. ( Haut à Canivet.) D'abord, une grande antichambre, où le matin il y avait quelquefois jusqu'à quinze personnes à attendre.
CANIVET
A attendre |! quoi ?
THOMASSEAU.
De l'argent , comme moi tout à l'heure.
CANIVET , bas à Simon.
Vous l’entendez ?
NANETTE
Quant à la salle à manger, vous y êtes. On peut v
donner un repas de trente couverts.
THOMASSEAU.
Ils étaient trente-trois la semaine dernière, et bien à leur aise.
NANETTE
Enfin, la chambre à coucher est charmante, un demi-jour ; un lit de cinq pieds; deux sorties, ce qui est très commode dans un appartement de garçon; et même, si monsieur est marié, quelquefois ça peut être utile.
CANIVET , se mettant les mains sur les yeux.
Deux sorties !
SIMON , à Canivet.
Non, la porte est condamnée, on ne s’en sert pas. NANETTE.
Je vous demande pardon; car l’autre fois j'ai vu descendre par le petit escalier une fort jolie dame. CANIVET.
O scandale !
NANETTE
Du tout ; personne, excepté moi, ne l’a aperçue. (A Thomasseau. ) N’est-ce pas ? il n’y a que quand elle a eu passé la porte cochère , un monsieur, qui se trouvait dans la rue, à faire antichambre, je ne sais comment, parce que, moi, j'avais dit qu'il n’y avait personne, s’est écrié : « Dieu, c’est elle ! c’est indigne ! c’est affreux ! » Enfin un tas d'extravagances.
THOMASSEAU.
Des bêtises.
NANETTE
Si bien que M. Frédéric et le mari se sont battus.
Comment, un mari | THOMASSEAU.
Ün vrai mari.
CANIVET
Un duel !
NANETTE
Oh! allez, ce n’est pas le premier; M. Fréderie s'en tire toujours gentiment, grâce au ciel ! car moi ,
SCENE IV. 349 je l'aime, M. Frédérie, et ce n’est pas moi qui en dirai jamais du mal, Si monsieur veut entrer.
(Thomasseau va préparer la table, Nanette s’occupe à épousseter. }
CANIVET
Non, j'atiendrai son retour. (4 Simon.) Eh ! bien, qu’en dites-vous ?
SIMON
Je dis... je dis que ce n’est pas très exemplaire ; mais 1] n'a que vingt ans; il faut que jeunesse se passe.
CANIVET
Une pareille absence de mœurs !
SIMON
Il en a peut-être, cela n'empêche pas; mais en même temps, il a des passions; et voilà... quard on n’en a plus, quand on est comme vous et moi, on se trouve à son aise : il est bien plus facile d’être moral. Et puis, écoutez donc, tout cela est peut-être exagéré, on peut l’avoir calomnié.
C'est égal; il faut que je voie par moi-même; la chose est trop importante. Dès que quelqu'un peut s’oublier un instant, je dis un seul instant, à? n’a plus de droits à la confiance.
SIMON
Vous reviendrez, je l'espère, à de meilleurs sentimens. Si, en attendant, vous voulez monter chez moi, Nanette vous avertira dès que ce jeune homme sera rentré. Tu entends, petite?
NANETTE
Oui, monsieur.
SIMON , à Canivet.
Arr des Comédiens.
Allens, mon cher, indulgence au coupable.
CANIVET
En sa faveur, monsieur, ne parlez plus :
Loger chez, vous un garnement semblable !
SIMON
S'il ne fallait loger que des vertus,
Nous n’aurions plus , hélas ! de locataires, Que quelques-uns , tout en haut, vers le ciel; Et je connais bien des propriétaires
Qui ne pourraient habiter leur hôtel.
ENSEMBLE
Allons, mon cher, indulgence au coupable, Je vous promets qu'il n’y reviendra plus ; Daignez lui tendre une main secourable, C'est dans son cœur rappeler les vertus.
CANIVET
Jamais, jamais d’indulgence au coupable !
Quand tous les droits sont par lui méconnus, Je dois tonjours rester inexorable,
Et la rigueur est au rang des vertus.
(Ils sortent ensemble par le fond,