ACTE III, SCÈNE IV. 5 CAROLINE, souriant
Je vois que votre philosophie n’était pas à l’abri de deux beaux yeux. Et celle que vous aimiez..
LE COMTE. | Vous vous trompez, madame; elle était aveugle! CAROLINE , à part.
Grand dieu ! quel rapprochement !
LE COMTE
C'était aux dépens de sa vie qu’elle avait sauvé la mienne. Je la jui consacrai! je n’existai plus que pour l’aimer ! La seule idée qui m’occupât était de lui rendre la lumière, de lui faire partager les douceurs de ce jour dont je ne jouissais que par elle. Que n’avais-je alors les trésors que je possède aujourd’hui! j'aurais tout donné! j'aurais cru trop peu payer encore un aussi grand bienfait. Mais j'ignorais même si un pareil miracle était possible à la science ! Je n’avais rien, je ne possédais rien, et à qui m'adresser Je ne comptai que sur moi et je partis. — Je traversai à pied l’Allemagne, la France; j'arrivai à Paris, séjour des sciences et des talens! Je cherchai le plus habile, le plus savant ; je me présentai chez lui, je lui offris mon temps, mes soins, ma peine; je ne lui demandai rien que de m'initier dans son art, et je devins non pas son élève, mais son apprenli, son serviteur, son valet!
Vous, monsieur le comte ?
LE COMTE
Oui! Trop heureux encore si celui dont je m'étais
rendu volontairement l’esclave eût payé mes services
52 VALÉRIE
du prix que jy avais mis! Mais bien différent de ces savans généreux qui croiraient trahir la cause de lhumanité en cachant une découverte utile, mon maître spéculait sur ses talens; il ne voyait que la fortune, les trésors; et avare de la science qui les lui pracurait, il aurait cru s’appauvrir en la partageant avec moi! Eh bien! cette science, je la lui dérobai! La nuit j'étudiais furtivement ses livres, ses manuscrits! Le jour, témoin assidu des prodiges de son art, je suivais sa main habile, et malgré lui je surprenais ses secrets ! Ni ses mauvais traitemens, ni le joug humiliant de sa tyrannie, rien ne me rebuta. Enfin, au bout de deux ans de ruses et de travaux contiuuels, j'étais sûr de moi! Un vieillard se présente : un de vos serviteurs, madame, un Allemand, un compatriote; il était trop indigent pour que mon maître daignât le secourir.
CAROLINE
Comment! ce serait vous ?...
LE COMTE
Coinbien j'étais ému! mon cœur palpitait et ma main était tremblante. Enfin, madame, je réussis. Depuis, mille épreuves nouvelles, toutes couronnées du succès, m’avaient attesté mes talens. Je partis plein de confiance et d'espoir , et c’est en rentrant en Allemagne que j'appris les titres, les dignités et le riche héritage qui m'attendaient. Je pouvais alors faire venir mon maître et le récompenser dignement. Mais j'avais l’orgueil de croire en moi! Et vous le dirai-je, madame, j'aurais été jaloux que celle que jaime reçût
ACTE LI, SCÈNE 1 V. 53 d'une autre main que de la mienne un pareil bienfait. Il me semblait que ce prix m'était dû!
CAROLINE , vivement.
Oui, sans doute, vous le méritiez.
LE COMTE
Eh bien ! madame, l’objet de tant d'amour, celle en qui réside et ma vie et mon bonheur, elle est ici, je l'ai vue, c’est Valérie !
CAROLINE
Que dites-vous ? O ciel !
LE COMTE
Prononcez maintenant. Suis-je libre, et m'est-il permis de vous épouser ?
CAROLINE , lui tendant la main.
Avez-vous besoin de ma réponse?
LE COMTE
Non, je la lis dans vos yeux; et quant au procès d’où déperd votre fortune, je crois pouvoir l’abandonner sans manquer à la mémoire de mon oncle, Je viens de faire dresser par un notaire des environs ma renonciation en bonne forme à des droits au moins très-douteux. |
CAROLINE
Non, monsieur le comte, ils ne le sont pas.
LE COMTE, souriant.
J'entends, madame; vous voulez que ma prudence ait le mérite d’an sacrifice. Eh bien, soit ; imitez-moi, faites aussi le sacrifice de votre fierté; acceptez mes offres et accordez-moi votre amitié.
54 VALÉRIE
CAROLINE
Ne l’avez-vous pas déjà?
LE COMTE
Eh bien , madame, je la réclame en ce moment. Il faut que vous m’aidiez à déterminer Valérie; elle hésite encore; je lui ai parlé d’un ami à qui je devais la conduire.
CAROLINE
Quoi! ne lui avez-vous pas dit... ?
LE COMTE
Gardez-vous en bien! il n’y aurait plus d’espoir si elle savait que c’est moi! Un pareil moment exige la tranquillité , le calme le plus absolu ; la moindre émotion peut nous perdre, et elle n’aurait jamais le courage...