SCENE XIII
SALVIÈUE, X'ILLEllAT.
VILLERAT.
Oui, je te cherchais, voici pourquoi... Nous aurons demain une conversation plus sérieuse, mais je vais t'en toucher deux mots ce soir... Tu connais la séance de la Chambre?
278 l.'oiSLAI UIESSK
SALVlfclŒ.
Bombel vient de me mettre au courant.
VlLLElîAT.
Il s'agit d'éviter une série d'interpellations et de couper court à l'incident... Nous n'étions pas d'accord au Conseil sur le titulaire d'une des deux ambassades qui se sont trouvées tout d'un coup vacantes... Alors, j'ai eu une idée... J'ai jeté ton nom... Il a fait le meilleur etïet... Tu n'es attaché à aucun parti, tu n'as pas de passé, tu es entouré, à juste titre, d'une considération universelle... Tu es l'homme de la situation.... Demain, je te conduis chez le président du Conseil, c'est une alTaire faite... et dans huit jours tu quittes Paris. Tu acceptes, naturellement ?
SALVIÈUK.
Je te remercie d'avoir songé à moi, et cela ne m'étonne pas de ton amitié, mais je n'accepte pas...
MLLER.\T.
Allons donc! Ce n'est pas possible!,,. Répètemoi ça! Tu refuses?
SALVIKRi:.
Uh! d'une façon catégorique, et j'ai pour cela de très bonnes et de très solides raisons...
VILLERAT.
Je voudrais bien les connaître... Ce n'est pas la première fois que je te parle, et que je parle à ta femme de cette éventualité... Nous n'attendions que l'occasion. Nous étions d'accord tous les trois... Tu m'as dit cent fois que la carrière diplomatique était la seule qui aurait pu l'intéresser... (ju'est-ce qu'il y a de changé?
ACTK II, SCKNE XIJI 279
SALVIKRE.
Quand je disais cela, j'étais plus jeune. J'avais une certaine ambition qui m'a passé avec l'âge, avec la réflexion et avec le travail...
VILLERAT.
En voilà des raisons!... ïu n'es qu'un égoïste! Ah! si tu étais pauvre !...
SALVIÈRE.
Si j'étais pauvre, je te demanderais une place. Tu me la donnerais parce que tu es mon ami, mais ce ne serait pas une ambassade... Tiens! sais-tu à quoi je m'exposerais en acceptant?... Dès demain, tes amis me couvriraient de Heurs, et Bombel, entre autres, qui m'a déjà raconté quelques passages de son article. Seulement, tu n'as pas que des amis...
VILLERAT.
Personne n'osera s'attaquera toi.
SAL'>IÈRE
On n'osera pas le premier jour, mais dès le second on insinuera que je suis un amateur et que je vais compromettre la paix par mes maladresses; puis l'on déclarera que mes livres ne sont pas de moi et que je paye les journaux pour en faire l'éloge, et me voilà tombé dans la polémique. On me mêle à des scandales, on me donne des maîtresses, un amant à ma femme, j'ai volé ma fortune, je t'ai acheté et je suis tout de même vendu... Et je quitte Paris sous des huées! Jamais je ne consentirai à aller représenter la France dans ces conditions-là !
VILLERAT.
On en a dit bien d'autres sur moi !
280 l'oiseau blessé
Mais toi, lu es un homme politique et ça consolide ta situation.
VILLERAT.
Toi aussi, tu avais des opinions politiques, autrefois.
SALYIÈRE.
C'est pour ça que je n'en ai plus.
VILLERAT.
C'est curieux : nous sommes dans un temps où on ne pense qu'à soi... Tu ne te demandes même pas si tu ne rendrais pas, en acceptant, un grand service à ton pays.
SALVIERE.
Prouve-moi seulement que je ne lui ferais pas de mal et j'accepte tout de suite...
VILLERAT.
Il n'y a rien à faire avec les gens comme toi... Tu as eu la vie trop douce... tu n'as pas lutté dans ta jeunesse... tu n'as à te venger de personne, tu ne veux pas compromeUre ta réputation et tu n'as rien à te reprocher: tu ne seras jamais
un homme d'action, i Voyunl arriver au fond Madeleine.)
Par exemple, je ne suis pas fâché de savoir ce que dira ta femme !
SALVIERE.
Oh! non, ça n'en hnirait plus... Pas un mot de ça devant elle, je t'en prie...
VILLERAT.
Bon! bon!
ACTli II, Sdk.N'IiS XIV ET XV 281