M'.I.ARD
Vous appelez ça être seuls!... Non, je vous attendrai demain à quatre heures... Je vous attendrai jusqu'à six... Je vous en supplie, tâchez de venir... Si vous avez quelque chose à me dire, nous serons hien mieux.
Non, nous sommes très bien ici... d'ailleurs, ce ne sera pas long. Il faut être raisonnable, mon petit Paul, et surtout ne pas faire de gestes comme ça... C'est fini, je n'irai plus chez vous... Mais restez tranquille, je vous prie... Je n'irai plus, vous entendez. Ce n'est pas une raison parce que j'y suis allée deux ou trois fois, pour que je me croie engagée toute la vie... Ah! ce que c'est que d'être trop bonne fille ! Vous veniez d'être blessé dans ce duel, et encore, pas gravement...
VÉLARD.
Pas gravement!
EMMA
Non, pas gravement ! La balle avait effleuré votre épaule. Elle n'était même pas rentrée... (Mouvement de véiard.) OU si elle était rentrée, elle était ressortie tout de suite... Elle avait fait une simple écorchure. Seulement, j'avais été émue du danger que vous veniez de courir... Vous m'aviez écrit une lettre en me disant que vous aviez pensé à moi à ce moment-là. Ce n'était pas vrai, bien entendu, mais ça m'avait remuée. Alors, je suis allée vous voir, et la preuve que votre blessure était insignifiante, c'est que... parfaitement. Je m'en suis rendu compte après...
VÉLARD.
L'amour m'avait fait oublier la douleur.
EMMA
Taisez-vous donc!... Entin, c'était fait, c'était fait! Vous avez été très i^entil, très tendre, très amoureux... Oh! vous êtes très gentil, je vous rends justice... Sans ça, je ne serais pas retournée le lendemain. xMais, maintenant, Paul, en voilà assez. Je ne suis pas libre et surtout je ne veux pas tromper Farjolle que j'aime, que j'aime uniquement. Si vous voulez rester camarade, vous oublierez ce qui s'est passé entre nous, comme je l'ai déjà oublié, et vous n'y ferez jamais allusion.
VÉLARD.
Je ne peux pas m'engager à ça... Non... non, je ne peux pas. Je vous aime, moi aussi, il m'est impossible de penser à une autre femme qu'à vous. J'ai quitté Jeanne d'Estrelle.
EMMA
Vous n'auriez pas dû, sans me prévenir!
VÉLARD.
A côté de vous, elle me faisait l'effel d'un mannequin, tandis que vous, vous êtes une vraie femme, naturelle, vibrante, complète enfin... complète. Si j'étais privé de vous, je serais très malheureux, je soulfrirais, je ne serais plus bon à rien ; un chagrin d'amour dans ma profession, voyez-vous, ce serait très grave.
EMMA
Ecoutez, Paul, puisque vous m'y forcez, je vais vous révéler une chose que je ne voulais vous dire que plus tard et qui vous fera comprendre ma conduite... et qui vous montrera aussi que nous ne devons désormais avoir ensemble que
A<:TE II, SCKNE V iO;^
des rupporls de bonne amitié. Je ne suis plus la maîtresse de Farjolle.
VÉLARD. vivement.
Oh ! tant mieux!
EMMA
Je suis sa femme, sa femme légitime.
VÉLARD.
Vous?... mais depuis quand? Depuis quand?
EMMA
Depuis avant-hier.
VÉLARD.
Voilà une histoire !
EMMA
Oui, nous nous sommes mariés avant-hier, dans son pays, à Rouen. Nous avions décidé de ne le dire à personne. Ce n'est pas la peine... qui ça intéresse-t-il? Et puis, Farjolle, par son métier, est obligé de fréquenter un tas de gens qui ont des maîtresses, qui les gardent ou qui les quittent à propos de rien. Si on me savait mariée, dans ce monde-là, je serais gênée, et Farjolle aussi... ou bien on ne nous inviterait plus ensemble. On s'est épousé pour soi, et non pour les autres. (Un temps.) Vous vovez. Paul, qiie tout est changé et qu'il y a certaines imprudences que je ne peux plus faire.
VÉLARD.
Ce n'est pas parce que vous êtes devenue madame Farjolle que je vous en aimerai moins, au contraire. Je vous jure, Emma, que je serai l'amant le plus discret, le moins exigeant. Jamais personne ne soupçonnera notre liaison. Mais vous n'avez pas le droit de me désespérer sous prétexte que vous êtes mariée ; ce n'est pas de ma faute.
404 ijlî PERD GAGDE
Je ne peux pas être victime de ça, car, enfin, je vous plais, vous me lavez dit, vous me l'avez prouvé...
EMMA
Jai eu tort, n'insistez pas. Ma vie, maintenant, est arrangée avec Farjolle. II s'agit de nous débrouiller, tous les deux ensemble, et de faire notre chemin. Nous ne sommes pas riches, vous savez, et nous avons beaucoup de peine à faire aller notre petit ménage. Farjolle gagne très peu d'argent... Tout ça vous est égal, évidemment. Vous êtes dans une jolie situation... vous faites des affaires magnifiques... comme celle de cet Anglais...
VÉLARD.
Griffith?
EMMA
Oui, Griffith... Alors, je comprends très bien que vous songiez à vous amuser, que vous n'ayez pas d'autres préoccupations. Mais moi, ce n'est pas la même chose, et avec toutes les inquiétudes que j'ai pour notre avenir, je n'ai pas le cœur de penser à la gaudriole...
VELARD, avec [inssion.
Emma?
EMMA
Quoi?
Dites-moi que je vous plais encore un peu ? Dites-le-moi, je vous en prie? Je vous dirai pourquoi après.
EMMA
Vous me plaisez, comme ami.
VÉLARD.
Non, Emma, pas comme ami... Dites-moi qu'il n'est pas impossible que vous reveniez un jour?
ACTi: II, SCÈXE V 405
EMMA
Dans les circonstances actuelles, c'est impossible. J'ai trop d'ennuis... Farjolle a, de son côté, de graves soucis... Plus tard, si notre situation s'arrange... je ne dis pas!...
VÉLAHD.
Je comprends l'état desprit où vous êtes... je commence à connaître votre caractère... votre caractère sérieux... votre sens de la vie... de la réalité... Eh bien, je vais vous faire une proposition, qui vous montrera que je ne suis pas un ennemi de votre tranquillité, que je ne serai pas pour vous un amant exigeant, un de ces hommes qui demandent des sacrifices continuels à la femme qu'ils aiment... Et puis, j'ai beaucoup de sympathie pour Farjolle...
i:m.ma.
Oh! vous dites ça !...
Non... je vais vous le prouver... Tenez, cette affaire que je fais avec Griffith... Voulez-vous que je la partage avec lui?
EMMA
Vous feriez ça !
VÉLARD.
Oui... surtout si ça vous est agréable, Emma... Sans compter que Farjolle est très débrouillard.
KMMA.
Il vous serait très utile... c'est moi qui vous le dis.
VÉLARD.
Je n'en doute pas!... Comment n'y ai-je pas pensé plus tôt?
EMMA
jVlais, qu'il n'y ait pas d'équivoque entre nous... n'est-ce pas, mon petit Paul... Vous faites cela pour Farjolle, pour Farjolle uniquement...
VKLARD.
Bien entendu!
EMMA
Quant à moi, je ne vous promets rien... J'insiste beaucoup là-dessus. . . vous devez comprendre cette délicatesse.
VÉLARl).
Oui, Emma... et je ne vous en aime que davantage.
EMMA
Oh! je ne dis pas que je ne vous en serai pas reconnaissante... Je ne suis pas une ingrate... Et c'est très gentil, ce que vous faites là... c'est d'un bon ami... je ne l'oublierai pas...
XÉLMiD.
C'est tout ce que je vous demande, Emma... je suis très content! Voilà votre mari. Ne lui dites rien avant que j'aie parlé au patron.