‹ Théâtre complet. Vol. 1-8 (volume 3)Chapitre 237 sur 272 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

FARJOLLE ^enl. pnif^ EMMA.

TAR.IOLLF.

Je suis ahuri 1... (ja serait fantastique !... Voilà de ces choses qu'on ne petit pas prévoir, et qui, à la rigueilr, sont tout de même possibles !... Et, si elles étaient, je ne les tolérerais pas!... Voyons, réfléchissons !... D'abord, n'oublions pas que brasier est une sombre brute qui dit la même chose de toutes les femmes!... Seulefilent, ce qu'il ne sait pas, cet idiot, cet abruti, c'est (ju'Emma n'est pas une femme comme les antres. . .

SCKNE I\

Kt puis, soyons juste... il est excusable, après tout, cet animal-ïà, il ignore que nous sommes mariés!... Sans ça, il n'aurait jamais osé... c'est un iiomme qui j)arle à tort et à travers... et qui, au fond, n'est pas méchant. Il serait peut-être le premier embêté, s'il savait commettre une pareille ^afTe... Emma!... Je ne vois pas Emma avec Vélard. Il est pour filles faciles comme cette d'Estrelle... Ce serait inouï de se faire de la bile pour cette histoire-là... Allons, n'y pensons plus... c'est embêtant tout de même. On est bien tranquille, tout marche à merveille... et il faut qu'un |totin ridicule vienne vous troubler... Ah! non ! J'oubliais Emma, qui est incapable de ça! Et je n'ai pas le droit do la soupçonner... Non, non! Je n'en ai pas le droit, après toutes les preuves d'affection... de fidélité, d'amour, qu'elle m'a données... je serais un ingrat... Allons, me voilà rentré dans mon état normal...

EMMA, entrant.

Eh bien, mon chéri ! Crois-tu qu'il a été gentil,

FARJOLLE. toujours pri'occupr.

Oh ! il a été charmant ! plein de prévenances !...

EMMA

Et, soyons justes! Ton ami Yélard a été très chic, très bon camarade ! H n'y en a pas beaucoup, à sa place, que se seraient conduits comme lui.

FARJOLLE.

Oui... je crois qu'il nous aime beaucoup!

EMMA

C'est aussi mon avis... Tout de même, il v a

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son intérêt... il est sûr que tu n'essayeras pas de le rouler, et qu'il peut compter sur toi. Et, dans ce monde-là, ça n'est pas ordinaire.

FARJOLLE.

Il est certain que je lui serai utile. Je vais partir à sa place... Je vais rester une huitaine <le jours absent, peut-être plus... Veux-tu m'accompagner ?

EMMA

Oh! oui, mon chéri! Ce serait gentil!... Je ne suis jamais allée à Londres... Autant dire que je ne sais même pas où c'est... Oui, oui, ça serait très bien... pour des tas de raisons, ce sérail très bien.

Pour quelles raisons, ma chérie!

EMMA

Dame, depuis que nous nous connaissons, nous ne nous sommes jamais quittés... J'étais contente que tu partes, parce que les alFaires avant tout, n'est-ce pas, mon petit René... mais en un sens... ce serait notre voyage de noces.

FARJOLLE.

Vrai, ça te ferait plaisir?... Tu serais contente?

EMMA

Bien sûr!

FARJOLLi:.

Moi aussi, je serais content. . alors, ce n'est pas la peine... Je serai très pris là-bas, par Grifîith. Tu sais, ces gens-là, c'est des types dans le genre de Vérugna... Il ne faut pas les quitter d'une semelle... Tu resterais seule à Londres... Au fait, tu ne parles pas l'anglais?

ACTK II, SCIiNlî IX 425

EMMA

Et toi, mon chéri .'

FARJOLLi:

Moi non plus .. mais tous les Anglais parlent Irancais... surtout dans les aiïaires.

EMMA

Alors, que veux-tu? Je resterai seule à Paris... puisque tu le préfères... (Après un temps.) Dis-moi Ijien que tu le préfères, mon chéri...

FARJOLLE.

Oui... oui, je le préfère...

EMMA

Au fait, je ne serai pas seule... Si ça ne t'ennuie pas, j'irai une ou deux fois, avec cette petite dame que Vérugna m'a présentée... et avec une de ses amies... Noëlle...

FAR.TOLLE

Tu as déjà fait des connaissances?

EMMA

Je crois bien... je suis invitée demain à un thé, rue de Rivoli; après-demain à un autre thé, rue Gambon... J'en ai un troisième à la fin de la semaine... je ne sais plus où... Je commence à refuser les thés.

FARJOLLE.

Elles te plaisent donc, ces femmes-là?

EMMA

Oh! ce n'est pas qu'elles me plaisent... mais ça nous fait des relations... Nous sommes dans le bal, il faut danser, pas? C'est très drôle... Elles

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me prennent pour une des leurs !.. Et ce qu'elles m'en racontent!... Elles ont toutes deux ou trois amants, quand ça nest pas plus !... Elles ont une vie compliquée!... Elles sont tout le temps empètrj^es dans des mensonges, des tromperies bêtes, des rendez-vous!... Il doit leur en falloir, une mémoire! pour se retourner là dedans!!! Mon Dieu, mon Dieu!... S'il m'avait fallu mener cette existence-là!... Oh! je n'aurais pas pu... Ça, mon chéri, je te jure que je n'aurais pas pu.. Tu peux être bien tranquille de ce côtë-là !

FARJOLLE.

Je n'ai pas d'inquiétude non plus!...

EMMA

Ce qui frappe le plus, dans ces femmes-là, voistu, c'est qu'elles ne s'intéressent pas du tout à leur amant... L'idée de l'encourager, de l'aider dans la vie ne leur viendrait pas. Ce sont des maîtresses, ce ne sont pas des amies, des associées ; au contraire, leur amant, c'est comme un ennemi avec lequel elles se réconcilient de temps en temps, la nuit.

FAUJOLLE.

Comme tu es raisonnable, ma chérie! C'est très juste, ce que tu dis là... Ce sont des ennemis! Tandis que des gens, comme nous, savent qu'ils peuvent compter l'un sur l'autre... n'est-ce pas, ma chérie!... qu'ils ne se trahissent jamais. Et, alors, on est en confiance, on est tranquille, on est au-dessus des potins malveillants, des bavardages de concierges... et on a l'esprit plus libre, on n'a pas d'arrière-pensée... On ne se dit pas tout le temps : « Qu'est-ce qu'elle fait pendant que je travaille? » Enfin, on n'a pas cette chose

intolérable, lancinante, qui vous enlève tonte sûreté, tout courage : le soupçon!

K.MMA. fùmjjlsfih'itt.

Voilà, mon clir'ri 1

KARJOLLE.

Tu ne t'imagines pas comme c'est bon, comme c'est reposant, ces conversations-là! Et surtout quelle joie on éprouve à se sentir dilï'érent de ces êtres qui n'ont pas de caractère, qui n'ont pas d'àme... De ce Sélim, de ce Labranche... de ce Brasier... Oh! ce Brasier, surtout! Tiens! En voilà un dont il faut se méfier!... On ne sait pas ce que c'est que Brasier!... On ne sait pas de quoi ce garçon-là est capable, rien que pour faire rire Vérugna ! Un jour, je te raconterai une histoire qui te fera tordre, toi aussi!...

EMMA

Raconte-la-moi tout de suite?

FARJOLLE.

Non, non! ce serait trop long. Nous n'avons pas le temps. Je te la raconterai plus tard. Et puis, je réfléchis... elle n'est pas très drôle... elle ne t'amuserait pas.

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