SCENE III
Lls Mêmes , MONTFERRAN , en habit de soirée. Il a retiré sou part/e.ssus qu'il tend au valet de pied arec son chapeau.
MONTFERRAX, apercevant les reporters.
Ah! vous êtes là... Tant mieux! J'allais justement téléphoner à vos journaux... (il leur serre la
main.) Percier vous a raconté ce qui s'est passé?
PERGIER.
Je n'ai pas eu le temps. Ces messieurs arrivent à 1 instant même.
'M l'attentat
.MONTFERRAN.
Voici... C'est très significatif. A mon avis — et je crois que ce sera bientôt celui de tout le monde — les événements de ce soir placent la question politique sur son véritable terrain, nettement, en pleine luaiière. D'un côté, le socialisme, la démocratie, avec leurs légitimes revendications, leurs efforts vers une société meilleure; de l'autre côté, l'anarchie avec ses instincts aveugles de destruction. Aux premiers mots que j'ai prononcés, le conflit s'est produit. Tumulte etïroyable dans une partie, ime faible partie de la salle, où mes interrupteurs ordinaires s'étaient donné rendez-vous.
l'RADIN.
Comme toujours.
MONTFERRAN.
Oui, comme toujours. Leurs grossièretés, leurs cris d'animaux... j'avais prévu tout ça... Ce sont les mêmes cris et les mêmes animaux qui m'accompagnent dans mon arrondissement, à chacune de mes réunions : je les reconnais, ils ne m'intimident pas. Profitant donc d'un moment d'accalmie, je commence tranquillement à exposer l'idée de ces conférences : création d'une caisse des grèves. Alors une voix, que je qualifierai d'avinée, hurle : « La caisse des grèves, on la remplira avec ta galette 1 » Je veux répondre ; impossible de me faire entendre. On me montre le poing. Les uns crient : « Ton hôtel! » les autres : « Ton auto! » et, comme si c'était un signal, toute la bande se met à chanter sur l'air des lampions : « A l'hôtel ! à l'auto ! ... à l'auto ! à l'hôtel ! »
niNGAND.
C'est stupide !
Afin: m, S(;i:m: m
FRADIN
Quelles mœurs !
MONTFERRAX.
Vous reconnaissez leur tactique habituelle : rendre toute discussion impossible et toute bonne volonté stérile. Car enfin quel rapport y a-t-il entre mon hôtel, mon automobile et les grandes questions sociales qui nous occupent, je vous le demande un peu?
IIIXCAND.
Et comment ça a-t-il fini?
MONTFERRAX.
Vous pensez bien que je ne me suis pas laissé démonter par ces braillards. Mes amis m'ont d'ailleurs énergiquement soutenu et j"ai pu développer mon programme jusqu'au bout. Je crois môme, sans me llatter, avoir eu quelques mouvements heureux, n'est-ce pas, Percier?
PERCIER
De véritables inspirations.
MONTFERRAX.
Mais je n'avais pas plutôt terminé que le boucan a repris de plus belle. Les mêmes individus qui avaient voulu m'empêcher de parler ont demandé la parole... Marescot la leur a naturellement refusée, en disant que nous n'étions pas à une réunion publique contradictoire. Ils ont insisté, le président a tenu bon, ce qui m'a donné le temps de faire lever le rideau sur le premier acte de Phèdre. Ces énergumènes, d'ailleurs, sans égard pour les artistes, n'ont cessé de troubler la représentation. Et je les ai encore retrouvés à la sortie. Ils entouraient ma voiture et, quand j'y suis monté,
".16 I.'ATTKNTAr
ils se sont remis à vociférer : « A l'hôtel ! A l'auto ! écraseur! » et autres gentillesses que vous me dispenserez de vous répéter. A raison de quarante sous par tète, on peut faire crier à ces gens-là tout ce qu'on veut. Je regrette simplement qu'ils ne soient pas venus me demander trois francs; je les leur aurais donnés pour avoir la paix.
KRADIN.
Us n'y ont pas pensé, sans ça...
MONTFKHKAX.
Tout ce que je vous raconte là, ce n'est pas pour que vous le mettiez dans votre journal, bien entendu...
HINGAXD.
Comptez sur nous.
MONTFERRAN.
La presse réactionnaire ne manquerait pas de grossir l'incident. Dites tout bonnement qu'une poignée d'anarchistes a essayé deux ou trois fois d'interrompre l'orateur, mais que le bon sens de rassemblée, son socialisme éclairé, et surtout la fermeté de son président, ont fait échouer la manifestation préméditée... Quelque chose dans ce genre-là...
l'RADIN.
Soyez tranquille.
MONTFERRAN, à Lazare.
Car il a été parfait, votre père, mon petit... une énergie, une autorité!... Au fait, dites donc? il m'a semblé reconnaître parmi les braillards un de ses ouvriers, justement celui à qui j'ai épargné les deux jours de prison qu'il avait cent fois mérités... Gomment l'appelez-vous?
ACTK III, sciixi: IV 07
LAZAKE.
Graffard... mais ça m'étonne... Grafîard est peut-être un adversaire de vos idées, mais c'est un adversaire convaincu, estimable, comme plusieurs de ceux qui étaient là.
MONTFERRAN.
Vous les connaissez donc?
LAZARE
.l'en connais quelques-uns qu'il serait injuste de confondre avec des tapageurs écervelés.
MONTl-ERRAX.
Eh bien, mon petit, vous avez de jolies relations!... Je vous conseille amicalement de leur brûler la politesse, si j'ose dire, le plus tôt possible... i'A Percier, pendant que Lazare ft'éloicfne un peu :)
Est-ce que ce garçon-là serait un simple imbécile ?
PERCIER
C'est jeune !
(Entre Marescot ;>;i/' la galerie. Il porlc un iiiar-farlane et tient un chapeau mon à la main.)