‹ Théâtre complet. Vol. 1-8 (volume 3)Chapitre 55 sur 272 · ACTE III, SCÈNli V · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNli V

MARESCOT

Tii es encore sous l'influence de cette stupide histoire de ce soir... L'hôtel!... l'auto!... Qu'estce que ça prouve?... Oh ! je ne prétends pas que Montferran ait les mœurs austères de l'antiquité. Evidemment, c'est un homme d'aujourd'hui ; mais il ne défend pas seulement nos idées, il fait mieux : il donne l'exemple ; il entraîne sa classe vers une nuit du quatre août.

LAZAHF.

En cabinet particulier.

MARESCOT. sp Iri-niii.

Qu'est-ce que tu as? Regarde-moi donc, fiston? Qa'est-ce qui se passe depuis quelque temps dans ton esprit ou dans ton cœur?

LAZARE, embarrassé.

Mais rien, je t'assure... J'ai réfléchi, voilà tout.

MARESCOT

Il y a autre chose... Tu traverses une crise douloureuse... Voyons ! pourquoi ne te confies-tu pas à ton vieux papa?

LAZARE, brusquement.

Oh père, père ! je suis très malheureux !

MARESCOT

Eh ! parbleu, je l'avais bien deviné ! 11 y avait une fenme là-dessous !... Dis? Est-ce que c'est la même ' « Toujours à ses côtés et pourtant solitaire ! Vyant demandé quelque chose et n'ayant rien rem... »

LAZARE

Oh ! e t'en prie, père. Ne plaisante pas avec ça, tu ne fais beaucoup de mal.

104 I.ATTEMAI

MAIŒSCOT.

Je te demande pardon. Alors, c'est sérieux?

Tellement sérieux que je considère ma vie comme brisée ; que je n'ai plus ni espoir, ni courage.

MAIîESCOT.

Tu me navres, fiston ! tu me navres. Qu'est-ce qu un chagrin damour à ton âge! Nous avons tous passé par là.

LAZARE

Non, père, tu n'as pas passé par là.

MARESCOT

Je sais tout de même ce que c'est à peu près. Quand on est malheureux, la meilleure diversion, la seule, c'est le travail... Travaille doic ! songe à ton avenir, à l'avenir que tu as ici et qui

est magnifique !

lazarf:.

Ici? moi !... Mais je ne veux plus rester dans cette maison! Ah! non, c'est fini! J'ainerais mieux casser des pierres sur les routes !

MARESCOT

Que dis-tu là? Tu me stupéfies !... Tu veux t'en aller?... Mais pourquoi? pourquoi?

LAZARE

Je me sens humilié de toutes façons, j'ai honte! Tout ce que je vois ici me répugne et n'exaspère... Je découvre la vilenie des caractères, la bassesse des âmes, l'hypocrisie des discoirs !

Sacrebleu ! tu as des mots... Ah! le luxe ne

t'amollit pas. toi!.., Quo signifie cette aversion subite pour... ?

LAZARE

Subite, si tu veux. J'étais aveugle, je vois clair! Des choses qui avaient commencé par m'être indifférentes, dont je souriais même, me semblent monstrueuses à présent. Je ne connaissais pas Montferran ; je le connais !... Je connais le député socialiste qui entretient des actrices, qui a maître d'hôtel, valets de pied... et que tous les garçons du boulevard appellent monsieur Armand, gros comme le bras !... Ah ! c'est un viveur séduisant, la cordialité incarnée... Et si généreux, monsieur Armand ! Ses électeurs l'ont chargé de résoudre la question sociale... Elle est au moins résolue pour lui, la question sociale... Il y pense tous les soirs en habit noir, cravate blanche et les coudes sur la table, monsieur Armand !

MARESCOT

A ceux qui l'ont élu, il ne doit compte que de ses actes politiques ; sa vie privée ne nous regarde pas.

LAZARE

Mais si ! Elle nous regarde justement par la contradiction révoltante qu'il y a entre ses paroles, ses actes politiques, et sa conduite légère, son existence factice ! Il a abandonné sa femme pour vivre avec sa maîtresse... Aujourd'hui il quitte sa maîtresse pour reprendre sa femme. Et cela sans pudeur, sans amour, par fantaisie. C'est un de ces êtres pour lesquels la vie nest qu'une fête ; qui n'ont jamais aimé, jamais souffert, et dont le bonheur insolent est une iniquité non moins criante que leur fortune et que leur luxe, car ce bonheur-là aussi peut faire des déshérités î

lOG 1. ATIEMAT

MARESCOT

Évidemment, parbleu ! Je sens, comme toi, Tinconséquence de ce luxe.

LA/ARE

Et pourtant tu le couvres de ta loyauté, de la droiture, de ton abnégation ! C'est toi qui, tout à l'heure, as refusé la parole à d'honnêtes gens avec lesquels, au fond, ta conscience est d'accord. Tu ne souffres donc pas de voir tes principes travestis, ton idéal profané?

MARESCOT

Notre idéal, certes, on peut le profaner, mais il n'est au pouvoir de personne de le détruire. Je ne sais quel triste imbécile lança un jour une bouteille d'encre contre l'admirable groupe de la Daihse, qui esta l'Opéra. Les ligures modelées par Carpeaux en eurent-elles des formes moins harmonieuses, une grâce moins souveraine? J'en dirai autant de notre œuvre. Eclaboussée, tachée, ternie, elle est tout de même la République. Elle n'a peut-être pas les républicains qu'elle mérite, voilà tout.

LAZARE

C'est pour eux. cependant, que tu as subi dix ans d'exil.

Non, c'est pour Elle.

LAZARE

Enfin, père, songe que tu es ici, dans cet hôtel, chez un représentant du peuple... du peuple! Songe, après souper, que tu vas être obligé de dire merci, non seulement pour toi, mais pour les morts et les vivants qui t'ont confié le dépôt

saciH' de leur cause. Convive rassasié, tu devras dire merci pour ceux qui out faim et merci encore pour ceux qui furent vertueux et désintç'ressés comme toi ! Et quand tu te seras suffisamment humilié, quelqu'un de la bande s'approchera de toi, pour te dire ce qu'on m'a dit tout à l'heure : « Où dialth' vous faites-vous habiller? >>

MAliKSCOT.

Ah çà! est-ce que vraiment, nous sommes si mal fichus que ça?... N'importe, fiston, il y a du vrai dans ce que tu dis, et tu mas, dans une certaine mesure, rappelé à mon devoir.

LAZARE

Oh ! père...

MAI{ESCOT

Si! si!... Ce bougre-là était arrivé à m'entortiller... Je trouverai bien l'occasion de lui dire là-dessus ma façon de penser, en douceur... Quant à toi, tu lui enverras ta démission demain. Non seulement je ne te blâme plus, mais je t'approuve.

LAZARE, lui preihinl les mains.

Merci, père. Ah! quel soulagement de n'être plus aux gages de cet homme... Je finissais par le haïr !

JLVRESCOT.

Mauvais sentiment, mon garçon. L'envie et la haine sont deux chevaux indomptables qui entraînent toujours leur cavalier plus loin qu'il ne veut aller. Pour le reste, tu peux voir, hein? que je ne suis pas plus disposé que toi à faire des concessions... Je suis venu en chapeau mou, avec ma vieille redingote, et celui qui me fera

108 l'attkntat

changer mes habitudes n'a pas encore de poil au menton !

''Bruit dans la. galerie. Arrivée des convives. Montferran au fond. :

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