ACTE I, SCÈNE VI
MADAMK VAIUNOIS.
Edganl, je vous en prie.
DKNOIZEAU.
Vous y tenez?
MADAME VARINOIS.
Oui, oui... Contez-nioi vos petites fredaines, Edward... Eh! nous autres, vieilles femmes, ne sommes-nous pas les confidentes naturelles des jeunes gens?
DEXOIZEAU, s'asseyant.
Alors, voici. Vous vous rappelez combien j'aimais Antonia...?
MADAME \ARL\OIS.
lîh bien! vous ne l'aimez plus, Antonia?
DENOIZEAU.
Si, je l'aime encore, mais je romps avec elle.
MADAME VAUIXOIS.
Ah! bah !... Voilà un événement! Et à la suite de quoi?
DENOIZEAU.
Antonia me trompait.
Ce n'est pas bien grave.
DENOIZEAU.
En efTet, ce n'aurait pas été grave, si elle ne m'avait trompé que pour le plaisir ou même pour de l'argent. Mais j'ai fini par m'aperce voir de cette singularité qu'elle ne me trompait que pour m'ètre désagréable.
MADAME VARINOIS.
Etrange, en effet.
DENOIZEAU.
Elle affecte de choisir mes camarades de club,
des ^ens avec qui je me rencontre plusieurs fois par jour.
MADAME VAUINOIS.
Alors, vous avez rompu ?
DENOIZEAU.
Oui. Figurez-vous que cette nuit, à trois heures du matin, j'ai l'idée d'aller lui dire un petit bonjour. J'étais complètement décavé et d'assez mauvaise humeur. J'ouvre la porte, mon bougeoir à la main. Tout à coup, une ombre se précipite vers moi, éteint ma bougie et disparaît par la porte entr'ouverte.
MADAME VARINOIS.
Vous n'avez pas pu distinguer ses traits?
Non, mais ce doit être un de mes amis, car, en partant il m'a serré la main dans l'obscurité.
MADAME VARINOIS.
Ah!
DENOIZEAU.
Ce n'est pas tout... Je rallume ma bougie. Soudain, un second monsieur, sortant de l'appartement d'Antonia, se glisse entre moi et le mur, et, en passant, souffle la bougie encore une fois. Cette fois-ci, je perds patience et d'un violent coup de poing, je lui enfonce son chapeau jusqu'au milieu du visage.
MADAME VARINOIS.
. Ce n'était pas le moyen de le reconnaître.
DENOIZEAU.
Je le pousse dans l'escalier... Enfin, je pénètre chez Antonia...
MADAME VARINOIS.
Il n'y avait plus personne?
DENOIZEAU.
Il n'y avait que les restes d'un souper. Madame venait de souper, avec deux de mes collègues du club, probablement. Elle n'a pas voulu me les nommer. Elle a bien fait, car je leur aurais envoyé des témoins.
MADAME VARIXOIS.
Bien!
DEXOIZKAU.
Et savoz-vous ce qu'elle a répondu à mes reproches, Antonia? Elle a répondu : « Ah ça ! est-ce que vous deviendriez jaloux, par hasard? » — J'étais furieux.
MADAME VARINOIS.
Vous ne l'avez pas battue?
DENOIZEAU.
Tiens! je n'y ai pas pensé.
MADAME VARINOIS.
Et vous êtes parti?
DEXOIZEAU.
Non... Gomme j'étais très fatigué, je me suis couché, et ce matin, à midi, en me levant, j'ai rompu avec Antonia... rompu définitivement. Je veux me consacrer désormais à la vie de famille. . . (H lui haisc la jiuiin.i II n'y a eucore que cela de vrai.
MADAME VARINOIS.
Vous êtes un bon garçon, Edgard. Et vous m'avez rendu iinservice que je n'oublierai jamais. Vous avez mis de la gaieté dans ma maison, qui était bien morne; vous y avez introduit un air de fête... des jeunes gens... de l'animation...
DENOIZEAU.
Je me suis promis de faire de votre salon un des plus amusants de Paris, peu à peu... 11 faut
le temps. — Demain, dans l'après-midi, jo vous amènerai madame Lemoutier... je lui ai parlé de vous. Elle brûle de faire votre connaissance.
MADAME VARINOIS.
Madame Lemoutier?
DENOIZEAU.
C'est une petite femme divorcée, qui a un salon littéraire. Elle est charmante.
MADAME VARINOIS.
Merci, mon cher enfant, merci,
DENOIZEAU.
Je dois vous prévenir que sa conduite n'est pas absolument irréprochable.
MADAME VARINOIS.
Qu'importe! Mon rêve, voyez-vous, maintenant que je n'ai plus l'âge de mener la vie active, serait d'avoir autour de moi une société de gens élégants qui n'auraient rien à faire toute la journée que de parler d'amour et de s'habiller à la dernière mode.
DENOIZEAU.
Nous en trouverons.
MADAME VARINOIS.
L'être que j'admire le plus au monde, mon cher Edgard, est ce fameux baron d'Encolure que je ne connais pas même de vue; cet homme si célèbre par ses conquêtes, ses duels, ses aventures, et qui passe pour avoir été l'amant de la plupart des femmes du second Empire ! . . .
DENOIZEAU.
Ainsi, vous seriez contente de dîner avec le baron d'Encolure?
MADAME VAIilNOlS.
Ah!...
DENOIZEAU.
l-^h bien! le baron viendra dîner ici, chez vous, siniedi.
MADAME VARINOIS.
Ah ! mon Dieu ! (Sévèrement.) J'espère que vous ne me feriez pas une plaisanterie pareille?
DENOIZEAU.
Pour qui me prenez-vous? Le baron est de mes relations, de mes amis, oserai-je dire... J'ai été une fois témoin contre lui dans un duel. Nous nous sommes liés à cette occasion. Il y a longtemps que je le travaillais pour l'attirer ici... Je voulais vous faire cette surprise; mais il est si occupé, si demandé!... C'est effrayant... Enfin, cette après-midi, tout à l'heure, il me la promis formellement...
MADAME VARIXOIS, serr.tnl la main de Denoizeaii avec efl'usion.
Alors, vous venez de le voir?
DENOIZEAU.
Rue de Scze... Il sortait de l'exposition de peinture. Le baron adore les arts, comme vous ne l'ignorez pas, et tous les sports en général.
MADAME VARIXOIS.
Il sortait de l'exposition! J'y suis allée aussi avec ma lille...
DENOIZEAU.
Je l'ai donc accosté... il semblait furieux, faisait des moulinets avec sa canne. — « Qu'avezvous, baron? lui ai-je dit, mauvaise peinture? — Il s'agit bien de peinture, me répond-il; je viens d'être insulté par un insolent! »
MADAME VARINOIS.
Hein?
DENOIZEAU.
« Un... je ne sais qui, ajouta-t-il... qui m'a appelé goujat! moi, d'Encolure! »
MADAME VARINOIS, ,) part.
Ah ! Seigneur Dieu !
DENOIZEAU.
Qu'avez-vous?
MADAME VARINOIS, fi'hrile.
Continuez, continuez...
DENOIZEAU.
« Je lui ai jeté ma carte au visage, — c'est toujours le baron qui parle, — mais le drôle s'est échappé. Si jamais je le retrouve ! . . . «
Ah ! mon ami ! . . .
DENOIZEAU, regardant madame Varinois qui s'est laissée tomber sur un fauteuil.
Mais, qu'avez-vous donc?
MADAME VARINOIS.
Ah ! mon ami, quelle histoire !
DENOIZEAU.
Qu'y a-t-il ?
MADAME VARINOIS.
C'est mon gendre qui a appelé le baron « goujat » !
DENOIZEAU.
Qui ça?... Bridel? Est-ce possible?...
MADAME VARINOIS.
C'est l'affreuse vérité ! Le baron, — pouvais-je soupçonner que c'était le baron? — m'empêchait de voir un tableau. Je l'ai un peu bousculé, machinalement... Il m'a appelée « toquée »!