‹ Théâtre complet. Vol. 1-8Chapitre 182 sur 237 · SCÈNE xr · texte numérisé non relu

SCÈNE xr

CHARLOTTE, CxENEVIÈVE.

CHARLOTTE, embrassant Geneviève.

Tu ne t'imagines pas comme je suis contente de te voir !

GENEVIÈVE

Plus contente que les autres fois ?

Beaucoup plus. Comment va ta mère?

GEXFVIÈVE.

Un peu mieux. Elle t'attend ce soir pour dîner. Nous dînons ensemble, n'est-ce pas, comme tous les samedis?

CHARLOTTi;, dislndte.

C'est donc samedi, aujourd'hui?

GKXEVIKVK. rlinl.

Oii as-tu la tête ?

CHARLOTTE

En effet... je te demande pardon... Oui, certainement, nous dînons ensemble... et plutôt deux fois qu'une.

GENEVIÈVE

Tu veux dîner deux fois ?

CHARLOTTE

C'est une façon de parler.

GENEvn;vi:.

En attendant sept heures, si nous allions faire un tour de promenade dans le jardin des Tuileries? Il fait un temps superbe!

CHARLOTTE

Pourquoi pas?... Oui, un tour de promenade... Mais avant, je vais ranger ces lettres... et puis, j"ai les comptes de la semaine à établir.

GENEVIÈVE

Je ne suis pas pressée... A propos de comptes, et ces petits ennuis avec tes fournisseurs, dont tu me parlais l'autre jour?

CHARLOTTE

Ces petits ennuis... ils sont devenus grands.

GENEVIÈVE

Qu'est-ce que tu dis?

CHARLOTTE

Je t'expliquerai ça plus tard... 11 est possible que je sois amenée à liquider... Oh ! ne t'effraie pas ! Ce n'est pas un désastre. Je m'en tirerai, j'espère.

GENEVIÈVE

Ma pauvre Charlotte!

CHARLOTTE

Bah! on n'en meurt pas... Je recommencerai.

GENEVIÈVE

Tu sais que j'ai de vagues économies.

CHARLOTTE

Ah bien ! me vois-tu touchant à tes économies !... Il faut les garder pour notre vieillesse... Chut! ne nous attristons pas... Et toi, où en sont tes démarches?

GENEVIÈVE

Pour être nommée de première classe?... Elles vont tout doucement. Je suis au mieux avec l'inspectrice. Je l'ai menée jeudi à TOpéra-Comiquo, avec les places que monsieur Bréard m'avait promises. (Mouvement de Charlotte.) et qu'il m'a envoyées.

CHARLOTTE

Oui, je me rappelle.

GENEVIEVE

On jouait Carmen. Il est très galant, ton voisin. Tu l'as revu ?

CHARLOTTE

Oui, tout à l'heure.

GENEVIÈVE

Je le soupçonne d'être un peu amoureux de toi.

CHARLOTTE

Je ne sais pas s'il est amoureux; mais... devine ce qu'il a eu l'aplomb de me proposer, il y a un instant ?

GENEVIÈVE

Ce n'est pas difficile à deviner.

CHARLOTTE

Oui... Mais devine le truc qu'il a employé?

GENEVIÈVE

Ça, j'avoue...

Eli bieni il a un procès à plaider au Havre, lundi. Tu comprends? Alors, il m'a tout bonnement offert d'aller au Havre avec lui !

GENEVIÈVE

Lundi?

CHARLOTTE

Non. ma chère, ce soir.

GENEVIÈVE

Oh!

CHARLOTTE

A sept heures... H y a un train à sept heures, il paraît. (Beç/ardani sa montre.) Daus uuc heure... Comment la trouves-tu, celle-là?

GENEVIEVE

C'est vif! Qu'est-ce que tu lui as répondu? Tu as refusé ?

CHARLOTTE

Tu penses !...

GENEVIÈVE

Et il a été bien attrapé ?

Bien attrapé!... Tu ne le connais pas! Il est tranquillement sorti en me disant : « A ce soir, alors. »

GENEVIÈVE

C'est de l'aplomb, en effet !

CHARLOTTE

Je suis sûre qu'il m'attendra à la gare.

GENEVIÈVE

Et tu n'y seras pas.

CHARLOTTE

i\on, je n'y serai pas! Voilà une question! Je n'y serai certainement pas.

GENEVIÈVE, la regardant, après un silence.

Est-ce que tu l'aimerais, par hasard?

CHARLOTTE

Lui?

GENEVIÈVE

Oui.

CHARLOTTE, brusquement.

jMais, naturellement, je l'aime!... Si je ne Faimais pas, il y a longtemps que nous serions parties nous promener. Je l'aime à en être à moitié folle! Je pense à lui du matin au soir!...

{Changeant de ton.) Qu'cst-CC quC tu dis de ça ?

Dame ! . . ,

ACTK I, SCKMi XI 329

CHARLOTTE

C'est tout ce que ça t'inspire, cette situation?

GENEVIÈVE

Que veux-tu que je te dise?

CHARLOTTE

Je voudrais que tu m'arrêtes, que tu me raisonnes... que tu me fasses sentir que je fais une folie!... Est-ce qu'il est capable d'aimer vraiment une femme comme moi... qui ne suis pas de son monde, qui n'ai pas d'éducation! Est-il même capable daimer ? Est-ce que je sais? Je ne le connais pas. Il me gardera huit jours... Moi, au contraire, je suis seule depuis des années ; je n'ai jamais aimé personne depuis Fernand, et encore, Fernand, je ne l'aimais pas, j'étais trop jeune. Je vais me mettre à aimer Julien avec tout mon cœur, avec passion... Il ne s'en apercevra seulement pas, et je serai malheureuse comme les pierres!... Voilà où je vais! Et tu es là à me regarder sans rien dire, comme une curiosité. Ah ! je serais en train de me noyer, il ne faudrait pas compter sur toi!...

GENEVniVE, lui prcn.unl lex iitninx.

Ma chérie... je ne sais pas, moi, je ne sais pas...

CHARLOTTE

II y a des choses qu'on devine... Heureusement que j'ai de la raison pour nous deux!... Viens, partons... (On frappe., Ah! bon! on frappe... C'est peut-être lui... Si c'est lui, tant pis! je n'irai pas

ouvrir... (On frnppe encore.) VaS-y, toi...

GENEVUiVR.

Oui.

{Elle sort par lu droite et disparuil nn inslunt.y CHARLOTTE.

Qui est-ce ?...

330 r.A VEINE

GENEVIEVE, renfrnnt.

C'est un commissionnaire, avec un paquet et une lettre.

CHARLOTTE, ouvrant la lettre.

C'est de lui... (A Geneviève.) Défais ce paquet, toi...

GENEVIÈVE

Oui... oui...

(Elle défait le paquet.) CHARLOTTE, li.>ianf à roLv hax.ie quelques mof.t de la lettre.

... « Je t'adore... Viens... viens, ce soir... Ma Charlotte chérie... »

(Elle s'assied.)

GENEVIEVE, qui a oureri le paquet.

C'est un sac de voyage. Oh! qu'il est joli !...

(Elle ouvre le sac qui est très élégant et contient un nécessaire.) Qui te fait ce cadeau-là?

C'est lui... Il m'avait dit qu'il m'enverrait un sac de voyage pour aller au Havre.

GENEVIÈVE

Et il te l'envoie. C'est un garçon de parole.

CHARLOTTE. Elle relit la lettre. Un grand temps; puis, doucement, se retournant vers Geneviève.

Tu m'excuseras auprès de ta mère, n'est-ce pas?

GENEVIÈVE

Oui, ma chérie. Je t'aime bien, va.

CHARLOTTE

Enfin!... Je voyagerai avec cette robe... et ma

pèlerine... (Elle prend la pèlerine.) et CC chapcaulà... (Elle prend un chapeau sur la cheminée.)

GENEVIÈVE

Qu'est-ce que tu emportes ?

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