ACTE II, SCÈNE X
radical, est encore ce qu'il y a de mieux dans votre cas. Ce procès, je vous le plaiderai, et je vous le gagnerai probablement...
Comment! probablement!... Vous admettez que je puisse perdre? Ce serait un déni de justice!
JULIEN
11 faut tout prévoir. Mais j'espère que je vous le gagnerai. Oij nous différons d'avis complètement, c'est sur les moyens à employer... Vous voulez traîner Vermoulin dans la boue? C'est une grosse faute. Vous n'aurez pas le tribunal avec vous, ni le public. Vermoulin est un homme qui, depuis dix ans, accuse tout le monde de vol, de concussion, d'immoralité, de lâcheté... A qui ferez-vous croire qu'un monsieur qui a pris cette attitude ait quelque chose à se reprocher?
l Geste de Tourneur.) Attendez doUC, VOyonS... Oui,
vous raconterez des histoires sur son passé. Et, en effet, il est fort obscur, le passé de Vermoulin. Mais justement, à force d'être obscur, il est devenu inattaquable. Je vous le dis carrément : vous n'avez aucune prise sur ce gaillard-là, pas môme la ressource de l'acheter. Car pourquoi se vendrait-il? Ça ne lui rapporterait jamais autant que d'être incorruptible.
TOURNEUR, se calmant.
Mon cher, vous êtes le premier qui me disiez des choses raisonnables.
JULIEN
Si je n'écoutais que mon intérêt, je vous dirais le contraire. Je vous pousserais à faire un scandale. Je n'ai qu'à y gagner : je suis avocat. Mais vous m'êtes très sympathique.
364 i,A vEiNi:
TOURNEUn, toiuhr.
Et moi de même, mon cher ami, parole d honneur!
JULIEN
Alors, vous allez me laisser faire. Au lieu de réclamer cent mille francs de dommages et intérêts à Vermoulin, nous lui réclamerons un franc.
TOURNEUR
Oui.
JULIEN
Au lieu de le couvrir de boue, nous nous étonnerons qu'avec son beau talent il s'acharne sur la mémoire d'un homme qui a rendu, après tout, de grands services au pays. Je ferai délicatement comprendre à son avocat que nous aurions pu raconter des histoires assez désagréables pour lui et que nous ne l'avons pas fait, par considération pour la presse. Nous arrangerons cela de confrère à confrère. Alors, vous aurez tout le monde pour vous. Le public dira : « C'est un iils qui défend son père. » Le tribunal vous accordera votre franc de dommages et intérêts, et vous donnerez une fête où vous inviterez Vermoulin, qui trouvera très élégant d'y venir.
TOUliNEUH.
Vous avez mille fois raison!... Uù avais-je la tête? J'allais m'embarquer dans une jolie histoire!
JULIEN
Vous en aviez pour six mois d'ennuis de toutes sortes.
Ma saison était fichue!... (Serrant la main de Julien.}
Mon cher, vous venez de me rendre, sans raison, uniquement pour ma bonne hgure, un gros service! Voulez-vous être mon ami?
Acii; II, sciîm: x 36ii
JULIEN, affectueusement.
Ça ne se demande pas !
(Us se serrent encore une fois la main.) TOURNEUR.
Vous verrez, je ne suis pas aussi banal que j'en ai l'air. Je sais faire la différence entre les gens, et vous êtes plus fort à vous tout seul que tous les fumistes que j'ai consultés jusqu'ici.
JULIEN
Vous êtes bien aimable.
TOURNEUR
Maintenant, à nous deux!... Comment se fait-il que vous ne soyez pas plus... (7^ s'arrête. j Dites donc, on peut vous parler franchement?
JULIEN
Il le faut.
TOURNEUR
Gomment se fait-il que vous ne soyez pas plus connu que vous ne l'êtes?... Ça ne vous froisse pas que je vous dise ça?
JULIEN
Du tout. C'est bien simple : j'ai horreur de plaider pour n'importe qui et de courir le client.
TOURNEUR
Vous devez parler très bien!
JULIEN
Heu...
TOURNEUR
Si... si... on devine ça... Vous avez la voix, le geste... On ne vous épaterait pas facilement... C'est fâcheux que vous ne fassiez pas de politique 1
JULIEN
Je n'attends que l'occasion.
TOURNKUR.
Vous voyez, je devine... Ce cher ami! Est-ce que vous avez l'intention de vous présenter quelque part, aux prochaines élections?
JULIEN
Dans mon pays... la Nièvre.
TOURNEUR
La Nièvre... Il me semble que je connais un député de ce pays-là... Est-ce que Pétrel n'est pas de la Nièvre ?
JULIEN
C'est contre lui que je me présenterai.
Ah ! ah ! elle est bonne ! . . . Ce vieux Pétrel ! . . . Mais vous serez nommé, cher ami ! C'est un imbécile, Pétrel !
JULIEN
Il n'est pas fort, c'est vrai.
TOURNEUR
C'est une brute ! Je suis très bien avec lui 1 mais il n'en faut plus à la Chambre.
JULIEN, riant.
Il nous embête !
TOURNEUR, riant plus fort.
Il nous rase !... Et puis, il ne parle jamais !
JULIEN
Qu'est-ce que ce serait, s'il parlait?
TOURNEUR
Oui!... Dites donc, Bréard, moi je n'y vais pas par quatre chemins avec les gens qui me plaisent. Si on se tutoyait?
JULIEN
Ça me paraît indispensable.