‹ Théâtre complet. Vol. 1-8Chapitre 218 sur 237 · SCÈNE VIII JULIEN, CHARLOTTE · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII JULIEN, CHARLOTTE

CHARLOTTE

Je vois que tu lui as accordé tout ce qu'elle te demandait.

JULIEN

Et comme conséquence, c'est assez curieux, figure-toi... Je me présente à la députation dans mon pays, à la place de Pétrel, qui démissionne. Et je suis nommé naturellement. Oh ! pour ça, il n'y a pas d'erreur! J'ai des renseignements: c'est fait!

CHARLOTTE

Te voilà bientôt un grand personnage.

JULIEN, riant.

Député?... Mais ce n'est rien du tout!

CHARLOTTE

Ce n'est peut-être rien pour un homme comme Pétrel, mais c'est beaucoup pour un homme comme toi. Enfin! c'était une de tes ambitions! Si tu l'as eue, c'est qu'elle n'était pas si puérile.

JULIEN

Oh! je l'ai eue sans trop savoir pourquoi... Une fois élu, je me connais, je ne songerai qu'à démissionner.

N'importe! c'est un grand cliangement dans ta vie.

JULIEN

Mais non...

CHARLOTTE

Si. Je m'en rends compte, quoique je ne sois pas très au courant de ces choses-là. Tu vas entrer dans un milieu différent, faire des relations nouvelles. Il n'est pas possible que ton avenir ne commence pas à te préoccuper.

JULIEN

Il ne me préoccupe pas du tout. Notre avenir se prépare en dehors de nous, et il n'y a qu'à l'accepter quand on nous le signifie. C'est parce que la petite Joséphine aura rencontré un jour Tourneur, avenue de l'Opéra, que je serai nommé député, et, en supposant que je rende plus tard des services à mon pays, c'est à Joséphine que mon pays le devra, et ils ne s'en douteront ni l'un ni l'autre !

CIIAHLOTTK.

Ça me navre toujours de t'entendre parler ainsi... Oui... oui... parce que tu raisonnes de la même façon pour nous, pour notre liaison, pour notre amour. Pour toi, il n'y a dans la vie que des hasards. C'est par hasard que tu m'as prise, et tu me gardes parce que ça se trouve comme ça ! Mais tu ne t'es jamais demandé si tu m'aimerais encore demain; tu n'as jamais vu au delà de la nuit que tu passais avec moi; et, quand tu aimeras une autre femme, tu te diras encore : « C'est le hasard ! » et tu ne résisteras pas.

Mais voilà la question : je n'nimo pas une autre femme.

CIIARLOTTi;.

Si!

JULIEN

Moi, j'aime une autre femme?...

396 LA vi:iNiî

CHARLOTTE

Oui... oui!...

JULIKN.

Laquelle?

CHARLOTTK.

Simone !

JULIEN

Mais non, je n'aime pas Simone; je ne l'aime pas. Nous avons déjà eu tout à l'heure une conversation à son sujet, ici même. Il n'y a rien eu de changé depuis.

CHARLOTTE

Tout à l'heure j'étais plus calme, parce que je ne vous avais pas vus ensemble depuis hier; je ne pensais plus à la manière dont tu lui souris, dont tu lui parles... Tiens ! quand je suis entrée ici il y a cinq minutes, j'ai surpris vos yeux en flagrant délit !

Ma petite Charlotte, c'est absurde, absurde! Nous causions politique, je lui disais des banalités.

CHARLOTTE

Ce que tu lui disais, je l'ignore. Mais tu devais lui dire des choses qui m'auraient tordu le cœur, probablement, si je les avais entendues! Ces choses-là, d'ailleurs, il n'y a pas besoin de les entendre. On peut même en douter encore quand on les entend; mais quand on ne les entend pas, on en est sûr! Et puis, j'en avais le pressentiment depuis longtemps, depuis le premier jour que Tourneur est venu à la maison. Elle nous a rejoints au café-concert. Oh! tu te rappelles... Eh bien ! ce soir-là, quand elle s'est tournée vers toi, j'en ai eu la gorge sèche!... Enfin tu es son amant, ou tu vas l'être, je ne peux pas y échapper ! . . .

JULIEN

Tu ne sais pas ce que nous allons faire. Char-

ACTi: m, sciJNi; viii

lotte?... Nous allons garder cette petite querellelà pour tout à l'heure, quand nous serons chez nous, dans notre chambre.

ClIAHLOTTi:.

Et alors, au premier mot, tu me prendras dans tes bras, je perdrai la trie, et ce sera à recommencer le lendemain... Non ! je ne veux pas !

JULIEN

ïii tiens à ce que nous nous fassions une scène derant cinquante personnes!... Si tu y tiens, dis-le tout de suile !

CHARLOTTE

Ils s'occupent bien de nous, tous ces gens-là ! Ils jouent, ils rient, ils s'amusent! Ça leur est bien égal ce que nous disons !... Julien ! Julien !.. ayons une minute de franchise, de profonde franchise ! Une union comme la nôtre ne peut pas durer dans le mensonge. Nous nous sommes donnés trop librement, sans arrière-j)ensée, sans hypocrisie, et ce serait insensé, vois-tu, maintenant, de nous duper et de nous tricher... Je suis prête à tout! je préfère tout à la situation équivoque où nous sommes, oii je devine que nous sommes avec celte femme entre nous !...

JULIEN

Que veux-tu que je réponde à des enfantillages pareils ? Je suis désarmé ! Tu me reproches des coups d'œil, des sourires, des pressentiments! 11 n'y a pas de défense possible ! nous sommes dans le vague ! Pense ce que tu voudras...

CHARLOTTE

Je t'en supplie, ne t'en tire pas avec de l'adresse, avec des détours! Tu dois comprendre ce que je souffre pour te parler commeje le fais !... Héponds-

moi quelque chose de précis, et net, quelque chose de digne de nous !

JULIEN

Charlotte, j'ai pour toi une tendresse, une afTeclion infinies ; tu le sais, tu n'as pas le droit d'en douter; je t'en ai donné des preuves, tandis que tu n'as aucune preuve contre-moi, aucune de sérieuse... Mais je suis obligé, entends-tu, et je profite de cette occasion pour te le dire une fois pour toutes, je suis absolument obligé, sous peine de renoncer à toute ambition, de rester dans ce monde des amis de Tourneur où nous avons été conduits par hasard, qui ne me plaît pas plus qu'à toi, mais qui représente une intluence et des relations dont j'ai besoin. Et si j'y reste, je suis obligé aussi de m'y conduire avec intelligence, avec souplesse, de m'y faire des amis, hommes et femmes... mais oui, hommes et femmes... Ce n'est pas parce que tu me verras causer avec l'une dans un coin, sourire à l'autre, que tu pourras m'accuser de trahison, de déloyauté, de mensonge! C'est comme ça... c'est comme ça!

CHARLOTTE

Ce que je vois de plus clair, c'est que je vais te gêner horriblement, moi, dans toutes ces opérations !

JULIEN

Non, parce que tu as du bon sens. Parce que tu comprendras que nous ne sommes plus, aujourd'hui, dans la même situation que lorsque nous nous sommes rencontrés. Mais tu viens de me le dire toi-même... Je suis chargé de toutes les affaires de Tourneur, qui sont très compliquées, et voilà encore cette histoire de députation ! Tout cela, il ne faut pas nous le dissimuler, va retentir fatalement sur notre manière de vivre... Tiens!

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