‹ Théâtre complet. Vol. 1-8Chapitre 39 sur 237 · SCÈNE VII EDMOND, LUCIENNE · texte numérisé non relu

SCÈNE VII EDMOND, LUCIENNE

EDMOND, se rapprochant de Lucienne.

Ah ! Lucienne ! . . .

(Il lai prend la main.)

LUCIENNE

Prenez garde !

EDMOND

Quelle inoubliable soirée j'ai passée hier !... Pendant tout le temps du dîner vous avez laissé votre pied entre les miens...

LUCIENxNE.

Vous avez abusé de votre force.

EDMOND

N'essayez pas d'amoindrir cette faveur, Lucienne, ne l'essayez pas. Elle est immense et elle me prépare à en recevoir de plus grandes encore. . . Oui, je suis enfin parvenu à me faire aimer de vous !

LUCIENNE, avec un air nirUancoliquc.

Qui sait?

EDMOND

J'ensuis sûr... Vous m'aimez!

LUCIENNE

Ohl

64 PKTniis loij.iîs

EDMOND

Vous m'aimez!... Tu m'aimes, Lucienne!... Pas autant que je t'aime, moi, mais, qu'importe!

(Moiiveinenl de Lucienne.: Oll ! pardon, je VOUS ai

tutoyée... Il y a des moments oii Ton n'est plus maitredesesparoles. Vousai-je froissée, Lucienne, ma chère Lucienne ?

LUCIENNE, après un silence.

Non.

EDMOND, lui hai.sanl l» in;iin.

Ah!

LUCIENNE

Et non seulement vous ne m'avez pas froissée, mon ami, comme je l'aurais cru moi-même, mais j'ai éprouvé une sensation très délicate.

EDMOND

Oui... très délicate, très fine.

EDMOND

Alors, vous me permettez?...

LUCIENNE

Je vous permets de me tutoyer, oui, mon ami.

EDMOND, un peu interloque.

Ah ! que vous êtes bonne !

LUCIENNE

Eh bien?...

EDMOND

Pardon... Que tu es bonne... Que tu es jolie... Que tu... i-i puri.) Ça me gène.

LUCIENNE

N'est-ce pas que ce sera délicieux, ce tutoiement furtif, lorsque le hasard nous fera trouver seuls un instant, soit ici, soit au théâtre ou dans

la rue? Ce sera comme un rendez-vous d'amour qui ne durerait qu'une seconde.

EDMOND

C'est bien peu pour un rendez-vous d'amour.

Oui, mais quelle douce volupté il nous laisserai

EDMOND

Très douce, trop peut-être...

LUCIENNE

Non, non...

EDMOND

Ce sont des joies plus violentes que j'avais rêvées auprès de vous, Lucienne.

LUCIENNE

Encore !

EDMOND

Auprès de toi, veux-je dire... Et ce tutoiement que vous m'accordez, j'avais rêvé de le conquérir.

LUCIENNE

Le résultat est le même.

EDMOND

Grave erreur, ma chérie...

LUCIENNE

Quelle plus grande preuve de confiance, de sincérité, d'amour, une femme peut-elle donner? Il n'en existe pas, à mon avis, du moins.

EDMOND

Heu! hou!

Oui, je comprends ce que vous voulez dire... mais cela, mon ami, ce que vous demandez encore de moi, c'est un sacrilice tellement complot...

EDMOND

Certes !

LUCIENNE

Tellement rare, tellement définitif qne je ne crois pas qu'aucune femme s'y soit jamais décidée à la légère.

EDMOND

Il y a quelques exceptions, cependant.

LUCIENNE

Je ne me sens pas capable d'être une de ces exceptions. Pour moi, mon ami, je vous le dis franchement, avant do succomber de la façon que vous semblez désirer, il faudra un de ces événements brusques, soudains, imprévus, qui font de nous d'autres êtres du jour au lendemain, qui changent tout d'un coup nos idées et nos habitudes...

EDMOND

Tout cela est bien compliqué.

LUCIENNE

Si vous n'avez pas la patience d'attendre, allezvous-en, mon ami, et ne nous revoyons plus.

Que me dites-vous là? Ne plus te revoir, Lucienne? Est-ce possible?... Oui, j'attendrai, car un pressentiment m'avertit que je n'attendrai pas longtemps.

LUCIENNE

Peut-être.

EDMOND

Je t'aime trop pour que tu ne finisses pas par cédera mon amour...

LUCIENNE

Oui, parlez-moi comme cela, avec cette voix!

EDMOND

Je t'aime !

LUCIENNE

R(^pétez!

EDMOND

Je t'aime...

LUCIENNE

Comme un simple tutoiement suffit à rapprocher les âmes !...

EDMOND

Oui, mais quand aurai-je le droit de te dire »?

(Entre tniuhime Varinoi/t.J

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