SCÈNE VII EDMOND, LUCIENNE
EDMOND, se rapprochant de Lucienne.
Ah ! Lucienne ! . . .
(Il lai prend la main.)
LUCIENNE
Prenez garde !
EDMOND
Quelle inoubliable soirée j'ai passée hier !... Pendant tout le temps du dîner vous avez laissé votre pied entre les miens...
LUCIENxNE.
Vous avez abusé de votre force.
EDMOND
N'essayez pas d'amoindrir cette faveur, Lucienne, ne l'essayez pas. Elle est immense et elle me prépare à en recevoir de plus grandes encore. . . Oui, je suis enfin parvenu à me faire aimer de vous !
LUCIENNE, avec un air nirUancoliquc.
Qui sait?
EDMOND
J'ensuis sûr... Vous m'aimez!
LUCIENNE
Ohl
64 PKTniis loij.iîs
EDMOND
Vous m'aimez!... Tu m'aimes, Lucienne!... Pas autant que je t'aime, moi, mais, qu'importe!
(Moiiveinenl de Lucienne.: Oll ! pardon, je VOUS ai
tutoyée... Il y a des moments oii Ton n'est plus maitredesesparoles. Vousai-je froissée, Lucienne, ma chère Lucienne ?
LUCIENNE, après un silence.
Non.
EDMOND, lui hai.sanl l» in;iin.
Ah!
LUCIENNE
Et non seulement vous ne m'avez pas froissée, mon ami, comme je l'aurais cru moi-même, mais j'ai éprouvé une sensation très délicate.
EDMOND
Oui... très délicate, très fine.
EDMOND
Alors, vous me permettez?...
LUCIENNE
Je vous permets de me tutoyer, oui, mon ami.
EDMOND, un peu interloque.
Ah ! que vous êtes bonne !
LUCIENNE
Eh bien?...
EDMOND
Pardon... Que tu es bonne... Que tu es jolie... Que tu... i-i puri.) Ça me gène.
LUCIENNE
N'est-ce pas que ce sera délicieux, ce tutoiement furtif, lorsque le hasard nous fera trouver seuls un instant, soit ici, soit au théâtre ou dans
la rue? Ce sera comme un rendez-vous d'amour qui ne durerait qu'une seconde.
EDMOND
C'est bien peu pour un rendez-vous d'amour.
Oui, mais quelle douce volupté il nous laisserai
EDMOND
Très douce, trop peut-être...
LUCIENNE
Non, non...
EDMOND
Ce sont des joies plus violentes que j'avais rêvées auprès de vous, Lucienne.
LUCIENNE
Encore !
EDMOND
Auprès de toi, veux-je dire... Et ce tutoiement que vous m'accordez, j'avais rêvé de le conquérir.
LUCIENNE
Le résultat est le même.
EDMOND
Grave erreur, ma chérie...
LUCIENNE
Quelle plus grande preuve de confiance, de sincérité, d'amour, une femme peut-elle donner? Il n'en existe pas, à mon avis, du moins.
EDMOND
Heu! hou!
Oui, je comprends ce que vous voulez dire... mais cela, mon ami, ce que vous demandez encore de moi, c'est un sacrilice tellement complot...
EDMOND
Certes !
LUCIENNE
Tellement rare, tellement définitif qne je ne crois pas qu'aucune femme s'y soit jamais décidée à la légère.
EDMOND
Il y a quelques exceptions, cependant.
LUCIENNE
Je ne me sens pas capable d'être une de ces exceptions. Pour moi, mon ami, je vous le dis franchement, avant do succomber de la façon que vous semblez désirer, il faudra un de ces événements brusques, soudains, imprévus, qui font de nous d'autres êtres du jour au lendemain, qui changent tout d'un coup nos idées et nos habitudes...
EDMOND
Tout cela est bien compliqué.
LUCIENNE
Si vous n'avez pas la patience d'attendre, allezvous-en, mon ami, et ne nous revoyons plus.
Que me dites-vous là? Ne plus te revoir, Lucienne? Est-ce possible?... Oui, j'attendrai, car un pressentiment m'avertit que je n'attendrai pas longtemps.
LUCIENNE
Peut-être.
EDMOND
Je t'aime trop pour que tu ne finisses pas par cédera mon amour...
LUCIENNE
Oui, parlez-moi comme cela, avec cette voix!
EDMOND
Je t'aime !
LUCIENNE
R(^pétez!
EDMOND
Je t'aime...
LUCIENNE
Comme un simple tutoiement suffit à rapprocher les âmes !...
EDMOND
Oui, mais quand aurai-je le droit de te dire »?
(Entre tniuhime Varinoi/t.J