BRUTUS, ACTE I, SCENE III
Le bien public est ne de l'excès de ses crimes ; Et nous donnons l'exemple à ces mômes Toscans S'ils pouvaient à leur tour être las des tyrans.
(Les consuls descendent vers l'autel, et le sénat se lève.) 0 Mars! dieu des héros, de Rome et des batailles, Qui combals avec nous, qui défends ses murailles, Sur ton autel sacré, Mars, reçois nos serments Pour ce sénat, pour moi, pour tes dignes enfants. Si dans le sein de Rome il se trouvait un traître Qui regrettât les rois et qui voulût un maître, Que le perfide meure au milieu des tourments ! Que sa cendre coupable, abandonnée aux vents, Ne laisse ici qu'un nom plus odieux encore Que le nom des tyrans que Rome entière abhorre!
ARONS, avançant vers l'autel.
Et moi, sur cet autel qu'ainsi vous profanez, Je jure au nom du roi que vous abandonnez, Au nom de Porsenna, vengeur de sa querelle, A vous, à vos enfants, une guerre immortelle.
(Les sénateurs font un pas vers le Capilole.) Sénateurs, arrêtez, ne vous séparez pas ; Je ne me suis pas plaint de tous vos attentats. La fille de Tarquin, dans vos mains demeurée, Est-elle une victime à Rome consacrée?
Et donnez-vous des fers à ses royales mains Pour mieux braver sonpère et tous les souverains? Que dis-je? tous ces biens, ces trésors, ces richesses, Que des Tarquins dans Rome épuisaient leslargesses, Sont-ils votre conquête, ou vous sont-ils donnés? Est-ce pour les ravir que vous le détrônez? Sénat, si vous l'osez, que Brutus les dénie.
BRUTUS, se tournant vers Arons.
Vous connaissez bien mal et Rome et son génie. Ces pères des Romains, vengeurs de l'équité, Ont blanchi dans la pourpre et dans la pauvreté; Au-dessus destrésors, quesans peineils vous cèdent, Leur gloire est de dompter les rois qui les possèdent. Prenez cet or, Arons; il est vil à nos yeux. Quant au malheureux sang d'un tyran odieux, Malgré la juste horreur que j'ai pour sa famille, Le sénat à mes soins a confié sa fille ; Elle n'a point ici de ces respects flatteurs Qui des enfants des rois empoisonnent les cœurs; Elle n'a point trouvé la pompe et la mollesse Dont la cour des Tarquins enivra sa jeunesse; Mais je sais ce qu'on doit de bontés et d'honneur A son sexe, à son âge, et surtout au malheur. Dès ce jour en son camp que Tarquin la revoie ; Mon cœur même en conçoit une secrète joie : Qu'aux tyrans désormais rien ne reste en ces lieux Que la haine de Rome et le courroux des dieux. Pour emporter au camp l'or qu'il faut y conduire, Rome vous donne un jour; ce temps doit vous suffire: Ma maison cependant est votre sûreté; Jouissez-y des droits de l'hospitalité.
Voilà ce que par moi le sénat vous annonce. Ce soir à Porsenna rapportez ma réponse : Reportez-lui la guerre, el dites à Tarquin (le que vous avez vu dans le sénat romain.
(Aux sénateurs.) Et nous, du Capitolc allons orner le faîte Des lauriers dont mon fils vient de ceindre sa fête ; Suspendons ces drapeaux et ces dards tout sanglants Que ses heureuses mains ont ravis aux Toscans. Ainsi puisse toujours, plein du même courage, Mon sang, digne de vous, vous servir d'âge en âge ! Dieux, protégez ainsi contre nos ennemis Le consulat du père et les armes du fils !