SCÈNE I
TITUS, MESSALA
MESSALA
Non, c'est trop offenser ma sensible amitié ; Qui peut de son secret me cacher la moitié En dit trop et trop peu, m'offense et me soupçonne.
TITUS
Va, mon cœur à ta foi tout entier s'abandonne; Ne me reproche rien.
MESSALA
Quoi ! vous dont la douleur Du sénat avec moi détesta la rigueur, Qui versiez dans mon sein ce grand secret de Rome, Ces plaintes d'un héros, ces larmes d'un grand hom- Comment avez-vous pu dévorer si longtemps [me ! Une douleur plus tendre et des maux plus touchants? De vos feux devant moi vous étouffiez la tlamme. Quoi donc! l'ambition qui domine en votre âme Éteignait-elle en vous de si chers sentiments? Le sénat a-t-il fait vos plus cruels tourments? Le haïssez-vous plus que vous n'aimez Tullie?
TITUS
Ah! j'aime avec transport, je hais avec furie: Je suis extrême en tout, je l'avoue, et mon cœur Voudrait en tout se vaincre et connaît son erreur.
MESSALA
Et pourquoi, de vos mains déchirant vos blessures, Déguiser votre amour et non pas vos injures?
TITUS
Que veux-tu, Messala? J'ai, malgré mon courroux, Prodigué tout mon sang pour ce sénat jaloux ; Tu le sais, ton courage eut part à ma victoire. Je sentais du plaisir à parler de ma gloire; Mon cœur, enorgueilli du succès de mon bras, Trouvait de la grandeur à venger des ingrats. On confie aisément des malheurs qu'on surmonte : Mais qu'il est accablant de parler de sa honte !
MESSALA
Quelle est donc cette honte et ce grand repentir? Et de quels sentiments auriez-vous à rougir?
TITUS
Je rougis de moi-même et d'un feu téméraire, Inutile, imprudent, à mon devoir contraire.
Quoi donc! l'ambition, l'amour et ses fureurs, Sont-cc des passions indignes des grands cœurs?
TITUS
L'ambition, l'amour, le dépit, tout m'accable; De ce conseil de rois l'orgueil insupportable Méprise ma jeunesse et me refuse un rang Brigué par ma valeur et payé par mon sang.
Au milieu du dépit dont mon àmc est saisie, Je perds tout ce que j'aime, on m'enlève Tullie: On te l'enlève, hélas! trop aveugle courroux! Tu n'osais y prétendre et ton cœur est jaloux. Je l'avouerai, ce feu que j'avais su contraindre, S irrite en s'échappant et ne peut plus s'éteindre. Ami, c'en était fait, elle partait; mon cœur De sa funeste flamme allait être vainqueur; Je rentrais dans mes droits, je sortais d'esclavage : Le ciel a-t-il marqué ce terme à mon courage ! Moi, le fils de Brutus; moi, l'ennemi des rois, C'est du sang de Tarquin que j'attendrais des lois ! Mlle refuse encor de m'en donner, l'ingrate ! Lt partout dédaigné, partout ma honte éclat»1. Le dépit, la vengeance, et la honte, et l'amour, De mes sens soulevés disposent tour à tour.
MESSALA
Puis-je ici vous parler, mais avec confiance?
TITUS
Toujours de tes conseils j'ai chéri la prudence. Eh bien! fais-moi rougir de mes égarements.
MESSALA
J'approuve et votre amour et vos ressentiments.
Faudra- t-il donc toujours que Titus autorise
Ce sénat de tyrans dont l'orgueil nous maîtrise?
Non : s'il vous faut rougir, rougissez en ce jour
De votre patience et non de votre amour.
Quoi ! pour prix de vos feux et de tant de vaillance,
Citoyen sans pouvoir, amant sans espérance,
Je vous verrais languir victime de l'État,
Oublié de Tullie et bravé du sénat !
Ah ! peut-être, seigneur, un cœur tel que le vôtre
Aurait pu gagner l'une et se venger de l'autre.
TITUS
De quoi viens-tu flatter mon esprit éperdu? Moi, j'aurais pu fléchir sa haine ou sa vertu ! N'en parlons plus : tu vois les fatales barrières Ou 'élèvent *entre nous nos devoirs et nos pères : Sa haine désormais égale mon amour.
Elle va donc partir?
MESSALA
Oui, seigneur, dès ce jour.
TITUS
Je n'en murmure point. Le ciel lui rend justice; Il la fit pour régner.
MESSALA
Ah ! ce ciel plus propice Lui destinait peut-être un empire plus doux; Et sans ce fier sénat, sans la guerre, sans vous... Pardonnez : vous savez quel est son héritage. Son frère ne vit plus, Rome était son partage. Je m'emporte, seigneur; mais si pour vous servir, Si pour vous rendre heureux il ne faut que périr, Si mon sang...
TITUS
Non, ami, mon devoir est le maître.
Non, crois-moi, l'homme est libre au moment qu'il
[veut l'être.
Je l'avoue, il est vrai, ce dangereux poison