‹ Théâtre completChapitre 1076 sur 1720 · DAMIS, CLITANDRE · texte numérisé non relu

DAMIS, CLITANDRE

DAMIS

Que je hais ce censeur, et son air pédantesque ! Et tous ces faux éclats de vertu romanesque ! Qu'il est sec ! qu'il est brut ! et qu'il est ennuyeux ! Mais tu vois ce portrait d'un œil bien curieux?

CLITANDRE, à part.

Comme ici de moi-même il faut que je sois maître ! Qu'il faut dissimuler !

DAMIS

Tu remarques peut-être Qu'au coin de cette boite il manque un des brillants ? Mais tu sais que la chasse hier dura longtemps; A tout moment on tombe, on se heurte, on s'ac-

[croche.

J'avais quatre portraits ballottés dans ma poche; Celui-ci, par malheur, fut un peu maltraité; La boite s'est rompue, un brillant a sauté. Parbleu, puisque demain tu t'en vas à la ville, Passe chez La Frenaye; il est cher, mais habile; Choisis, comme pour toi, l'un de ses diamants : Je lui dois, entre nous, plus de vingt mille francs. Adieu: ne montre au moins ce portrait à personne.

CLITANDRE, â part.

ou >uis-je ?

DAMIS

Adieu, marquis: à toi je m'abandonne.

Sois discret.

CLITANDRE, à part.

Se peut-il ?

DAMIS, revenant.

J'aime un ami prudent :

Va, de tous mes secrets tu seras confident. Eli ! peut-on posséder ce que le cœur désire, Etre heureux et n'avoir personne à qui le dire ?

Peut-on garder pour soi, comme un dépôt sacré, L'insipide plaisir d'un amour ignoré ?

C'est n'avoir point d'amis qu'être sans confiance; C'est n'être point heureux que de l'être eu silence. Tu n'as vu qu'un portrait et qu'un seul billet doux.

CLITANDRE

Eh bien ?

DA.MIS

L'on m'adonne, mon cher, un rendez-vous.

CLITANDRE, â part.

Ah ! je frémis.

DAMIS

Ce soir, pendant le bal qu'on donne, Je dois, sans être vu ni suivi de personne, Entretenir Hortense, ici, dans ce jardin.

CLITANDRE, ù part.

Voici le dernier coup. Ali ! je succombe enfin.

DAMIS

Là, n'es-lu pas charmé de ma bonne fortune?

CLITANDRE

Hortense doit vous voir?

DAMIS

Oui, mon cher, sur la brune :

Mais le soleil qui baisse amène ces moments, Ces moments fortunés, désirés si longtemps. Adieu. Je vais chez toi rajuster ma parure, De deux livres de poudre orner ma chevelure, De cent parfums exquis mêler la douce odeur: Puis paré, triomphant, tout plein de mon bonheur, Je reviendrai soudain finir notre aventure. Toi, rôde près d'ici, marquis, je t'en conjure. Pour te faire un peu part de ces plaisirs si doux, Je te donne le soin d'écarter les jaloux.

Page 1