L'ENFANT PRODIGUE, ACTE II, SCÈNE VI
FIERENFAT.
Nos pères l'ont ordonné de la sorte; En droit écrit leur volonté l'emporte.
Lisez Cujas, chapitres cinq, six, sept : « Tout libertin de débauches infect, Qui, renonçant à l'aile paternelle, Fuit la maison, ou bien qui pille icelle, Ipso facto, de tout dépossédé, Comme un bâtard il est exhérédé. »
LISE
Je ne connais le droit ni la coutume ; Je n'ai point lu Cujas, mais je présume Que ce sont tous des malhonnêtes gens, Vrais ennemis du cœur et du bon sens, Si dans leur code ils ordonnent qu'un frère Laisse périr son frère de misère; Et la nature et l'honneur ont leurs droits Qui valent mieux que Cujas et vos lois.
RONDON.
Ah ! laissez là vos lois et votre code, Et votre honneur, et faites à ma mode; De cet aîné que t'embarrasses-tu ?
Il faut du bien.
LISE
Il faut de la vertu.
Qu'il soit puni, mais au moins qu'on lui laisse Un peu de bien, reste d'un droit d'aînesse. Je vous le dis, ma main ni mes faveurs Ne seront point le prix de ses malheur-. Corrigez donc l'article que j'abhorre Dans ce contrat, qui tous nous déshonore. Si l'intérêt ainsi l'a pu dresser, C'est un opprobre, il le faut effacer.
FIERENFAT.
Ah! qu'une femme entend mal les affaire:- !
RONDON.
Quoi ! tu voudrais corriger deux notaires ? Faire changer un contrat ?
LISE
Pourquoi non?
RONDON.
Tu ne feras jamais bonne maison; Tu perdras tout.
LISE
Je n'ai pas grand usage, Jusqu'à présent, du monde et du ménage; Mais l'intérêt (mon cœur vous le maintient) Perd des maisons autant qu'il en soutient. Si j'en fais une, au moins cet édifice Sera d'abord fondé sur la justice.
RONDON.
Elle est têtue; et pour la contenter, Allons, mon gendre, il faut s'exécuter : Çà, donne un peu.
FIERENFAT.
Oui, je donne à mon frère., Je donne... allons...
Ne lui donne donc guère.