L'ENFANT PRODIGUE, ACTE III, SCÈNE I
Quand il le vit, il était expirant :
Sans doute, hélas ! il est mort à présent.
RONDON.
Voilà, ma foi, sa pension payée.
LISE
Il serait mort !
RONDON.
N'en sois point effrayée.
Va, que t'importe?
FIERENFAT.
Ah ! monsieur, la pâleur De son visage efface la couleur.
RONDON.
EJle est, ma foi, sensible : ah! la friponne! Puisqu'il est mort, allons, je te pardonne.
FIERENFAT.
Mais après tout, mon père, voulez-vous...?
EUPHÉMON.
Ne craignez rien, vous serez son époux : C'est mon bonheur. Mais il serait atroce Qu'un jour de deuil devînt un jour de noce. Puis-je, mon fils, mêler à ce festin Le contre-temps de mon juste chagrin, Et sur vos fronts parés de fleurs nouvelles Laisser couler mes larmes paternelles?
Donnez, mon fils, ce jour à nos soupirs, Et différez l'heure de vos plaisirs :
Par une joie indiscrète, insensée, L'honnêteté serait trop offensée.
LISE
Ah! oui, monsieur, j'approuve vos douleurs. 11 m'est plus doux de partager vos pleurs Que de former les nœuds du mariage.
FIERENFAT.
Eh! mais, mon père...
RONDON.
Eh! vous n'êtes pas sage.
Quoi! différer un hymen projeté, Pour un ingrat cent fois déshérité, Maudit de vous, de sa famille entière!
EUPHÉMON.
Dans ces moments un père est toujours père : Ses attentats et toutes ses erreurs Furent toujours le sujet de mes pleurs; Et ce qui pèse à mon âme attendrie, C'est qu'il est mort sans réparer sa vie.
RONDON.
Réparons-la; donnons-nous aujourd'hui Des petits-fils qui vaillent mieux que lui; Signons, dansons, allons. Que de faiblesse !
EUPHÉMON.
Mais...
Mais, morbleu! ce procédé me blesse :
De regretter même le plus grand bien, C'est fort mal fait : douleur n'est bonne à rien Mais regretter le fardeau qu'on vous ôte, C'est une énorme et ridicule faute.
Ce fils aîné, ce fils, votre fléau,
Vous mit trois fois sur le bord du tombeau.
Pauvre cher homme ! allez, sa frénésie
Eût tôt ou tard abrégé votre vie.
Soyez tranquille, et suivez mes avis;
C'est un grand gain que de perdre un tel fils.
EUPHÉMON.
Oui ; mais ce gain coûte plus qu'on ne pense; Je pleure, hélas! sa mort et sa naissance.
RONDON, à Fierenfat.
Va, suis ton père, et sois expéditif; Prends ce contrat : le mort saisit le vif. Il n'est plus temps qu'avec moi l'on barguigne Prends-lui la main, qu'il parafe, et qu'il signe.
{A Lise.) Et toi, ma fille, attendons à ce soir : Tout ira bien.
LISE
Je suis au désespoir.