NANINE, ACTE III, SCÈNE I
GERMON
Hélas ! monsieur, elle a déjà repris
Modestement ses champêtres habits,
Sans dire un mot de plainte et de murmure.
LE COMTE
Je le crois bien.
GERMON
Elle a pris cette injure Tranquillement, lorsque nous pleurons tous.
LE COMTE
Tranquillement?
LA MARQUISE
Hem ! de qui parlez-vous ?
GERMON
Nanine, hélas! madame, que l'on chasse:
Tout le château pleure de sa disgrâce.
LA MARQUISE
Vous la chassez? je n'entends point cela. Quoi ! ma Nanine ? Allons, rappelez-la. Qu'a-t-ellc fait, ma charmante orpheline? C'est moi, mon fils, qui vous donnai Nanine. Je me souviens qu'à l'âge de dix ans Elle enchantait tout le monde céans.
Notre baronne ici la prit pour elle; Et je prédis dès lors que cette belle Serait fort mal; et j'ai très-bien prédit : Mais j'eus toujours chez vous peu de crédit. Vous prétendez tout faire à votre tète. Chasser Nanine est un trait malhonnête.
LE COMTE
Quoi! seule, à pied, sans secours, sans argent?
GERMON
Ah ! j'oubliais de dire qu'à l'instant Un vieux bonhomme à vos gens se présente : Il dit que c'est une affaire importante Qu'il ne saurait communiquer qu'à vous; 11 veut, dit- il, se mettre à vos genoux.
LE COMTE
Dans le chagrin où mon cœur s'abandonne, Suis-je en état de parler à personne?
LA MARQUISE
Ah ! vous avez du chagrin, je le croi ; Vous m'en donnez aussi beaucoup à moi.
Chasser Nanine, et faire un mariage Qui me déplaît! non, vous n'êtes pas sage. Allez; trois mois ne seront pas passés Que vous serez l'un de l'autre lassés.
Je vous prédis la pareille aventure Qu'à mon cousin le marquis de Marmure.
Sa femme était aigre comme verjus; Mais, entre nous, la votre l'est bien plus. En s'épousant, ils crurent qu'ils s'aimèrent; Deux mois après, tous deux se séparèrent : Madame alla vivre avec un galant, Fat, petit-maître, escroc, extravagant; Et monsieur prit une franche coquette, Une intrigante et friponne parfaite; Des soupers fins, la petite maison, Chevaux, habits, maître d'hôtel fripon,
Bijoux nouveaux pris à crédit, notaires,
Contrats vendus et dettes usuraires :
Enfin monsieur et madame, en deux ans,
A l'hôpital allèrent tout d'un temps.
Je me souviens encor d'une autre histoire,
Bien plus tragique et difficile à croire :
C'était...
LE COMTE
Ma mère, il faut aller dîner.
Venez... 0 ciel! ai-je pu soupçonner Pareille horreur !
LA MARQUISE
Elle est épouvantable.
Allons, je vais la raconter à table; Et vous pourrez tirer un grand profit, En temps et lieu, de tout ce que j'ai dit.