‹ Théâtre completChapitre 1286 sur 1720 · LA FEMME QUI A RAISON, ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

LA FEMME QUI A RAISON, ACTE II, SCÈNE III

A quel horrible luxe elle s'est emportée ! Cette maison, je crois, du diable est habitée; Et j'y mettrais le feu, sans les dépens maudits Qu'à brûler les maisons il en coûte à Paris.

Il parle longtemps seul; c'est signe de démence,

M. DURU

Je l'ai bien mérité par ma sotte imprudence. A votre femme un mois confiez votre bien, Au bout de trente jours vous ne retrouvez rien. Je m'étais noblement privé du nécessaire: M'en voilà bien payé. Que résoudre? que faire? Je suis assassiné, confondu, ruiné.

M. GRIPON.

Bonjour, compère. Eh bien ! vous avez terminé Assez heureusement un assez long voyage? Je vous trouve un peu vieux.

M. DURU

Je vous dis que j'enrage.

M. GRIPON.

Oui, je le crois; il est fort triste de vieillir;

On a bien moins de temps pour pouvoir s enrichir.

M. DURU

Plus d'honneur, plus de règle, et les lois violées!...

M. GRIPON.

Je n'ai violé rien, les choses sont réglées, [piers, J'ai pour vous dans mes mains, en beaux et bons pa- Trois cent deux mille francs, dix-huit sous, neuf Revenez-vous bien riche? [deniers.

M. DURU

Oui.

M. GRIPOX.

Moquez-vous du monde.

M. DURU

Oh! j'ai le cœur navré d'une douleur profonde. J'apporte un million tout au plus; le voilà.

(// montre son portefeuille.)

Je suis outré, perdu.

M. GRIPON.

Quoi! n'est-ce que cela?

Il faut se consoler.

M. DURU

Ma femme me ruine.

Vous voyez quel logis et quel train. La coquine!

M. GRIPON.

Sois le maître chez toi; mets-la dans un couvent.

M. DURU

Je n'y manquerai pas. Je trouve, en arrivant, Des laquais de six pieds tous ivres de la veille ; Un portier à moustache, armé d'une bouteille, Qui, me voyant passer, m'invite en bégayant A venir déjeuner dans son appartement.

M. GRIPON.

Chasse tous ces coquins.

M. DURU

C'est ce que je veux faire.

M. GRIPON.

C'est un profit tout clair. Tous ces gens-là, compère, Sont nos vrais ennemis, dévorent notre bien ;

Et, pour vivre à son aise, il faut vivre de rien.

M. DURU

Ils m'auront ruiné; cela me perce l'âme.

Me conseillerais-tu de surprendre ma femme?

M. GRIPOX.

Tout comme tu voudras.

M. DURU

Me conseillerais- tu D'attendre encore un peu, de rester inconnu?

M. GRIPON.

Selon ta fantaisie.

M. DURU

Ah! le maudit ménage!

Comment a-t-on reçu l'offre du mariage?

m. gripon. [tents :

Oh ! fort bien ; sur ce point nous serons tous con- On aime avec transport déjà mes deux enfants.

M. DURU

Passe. On n'a donc point eu de peine à satisfaire A mes ordres précis?

M, GRIPON.

De la peine? au contraire; Ils ont avec plaisir conclu soudainement. Ton fils a pour ma fille un amour véhément ; Et ta fille déjà brûle, sur ma parole, Pour mon petit Gripon.

M. DURU

Du moins cela console.

Nous mettrons ordre au reste.

M, GRIPON.

Oh! tout est résolu, Et cette après-midi l'hymen sera conclu.

M. DURU

Mais ma femme?

M. GRIPOX.

Oh! parbleu, ta femme est ton affaire.

Je te donne une bru charmante et ménagère : J'ai toujours à ton fils destiné ce bijou; Et nous les marirons sans leur donner un sou.

m. duru.

Fort bien,

M. GRIPON.

L'argent corrompt la jeunesse volage.

Point d'argent : c'est un point capital en ménage,

m. duru.

Mais ma femme ?

M. GRIPON.

Fais-en tout ce qu'il te plaira.

M. DURU

Je voudrais voir un peu comme on me recevra. Quel air aura ma femme.

M. GRIPOX.

Et pourquoi? que t'importe?

m. du au.

Voie... la... si la nature es! au moins assez forte, Si le sang parle assez dans ma fille et mon fils Pour reconnaître en moi le maître du logis.

M. GRIPON.

Quand tu te nommeras, tu te feras connaître :

Page 1