SCÈNE VI
NINON, le jeune GOURVILLE, LISETTE.
NINON
Eh bien ! chère Lisette, Ma petite ambassade a-t-elle été bien faite? Son frère a-t-il de vous reçu son contingent?
LISETTE
Oui, madame, à la fin il a reçu l'argent.
NINON
Est-il bien satisfait ?
LISETTE
Point du tout, je vous jure.
LISETTE
Oh! les savants sont d'étrange nature.
Quel é tonnan t j eune homme, et qu'il est triste et sec! Vous l'eussiez vu courbé sur un vieux livre grec ; Un bonnet sale et gras qui cachait sa figure, De l'encre au bout des doigts, composaient sa pa- Dans un tas de papiers il était enterré; [rure; Il se parlait tout bas comme un homme égaré ; De lui dire deux mots je me suis hasardée; Madame, il ne m'a pas seulement regardée,
[En élevant la voix.) « J'apporte de l'argent, monsieur, qui vous est dû; Monsieur, c'est de l'argent. » Il n'a rien répondu; Il a continué de feuilleter, d'écrire.
J'ai fait, avec Picard, un grand éclat de rire: Ce bruit l'a réveillé. « Voilà deux mille écus, Monsieur, que ma maîtresse avait pour vous reçus.
— Hem! qui? quoi? m'a-t-il dit; allez chez les notaires; Je n'ai jamais, ma bonne, entendu les affaires: Je ne me mêle point de ces pauvretés-là.
— Monsieur, ils sont à vous; prenez-les, les voilà.» Il a repris soudain papier, plume, écritoirc. Picard l'interrompant a demandé pour boire.
« Pourquoi boire? a-t-il dit; fi! rien n'est si vilain Que de s'accoutumer à boire si matin! » Enfin, il a compris ce qu'il devait entendre : « Voilà les sacs, dit-il, et vous pouvez y prendre Tout ce qu'il vous plaira pour la commission. » Nous avons pris, madame, avec discrétion. Il n'a pas un moment daigné tourner la tète, Pour voir de nos cinq doigts la modestie honnête; Et nous sommes partis avec étonnement, Sans recevoir pour vous le moindre compliment. Avez-vous vu jamais un mortel plus bizarre?
Il en faut convenir, son caractère est rare. La nature a conçu des desseins différents,
Alors que son caprice a formé ses enfants. Un contraste parfait est dans leurs caractères ; Et le jour et la nuit ne sont pas plus contraires.
LE JEUNE GOURVILLE
Je l'aime cependant du meilleur de mon cœur.
LISETTE
Moi, de tout mon pouvoir je l'aime aussi, monsieur ; J'ai toujours remarqué, sans trop oser le dire, Que vous aimez assez les gens qui vous font rire.
NINON
Je ne ris point de lui, Lisette, je le plains : Il a le cœur très-bon, je le sais; mais je crains Que cette aversion des plaisirs et du monde, Des usages, des mœurs, l'ignorance profonde, Ce goût pour la retraite, et cette austérité, Ne produisent bientôt quelque calamité.
Pour ce monsieur Garant sa pleine confiance Alarme ma tendresse, accroît ma défiance : Souvent un esprit gauche, en sa simplicité, Croyant faire le bien, fait le mal par bonté.
LE JEUNE GOURVILLE
Oh! je vais de ce pas laver sa tète aînée; De sa sotte raison la mienne est étonnée; Je lui parlerai net, et je veux, à la fin, Pour le débarbouiller, en faire un libertin.
NINON
Puissiez-vous tous les deux être plus raisonnables ! Mais le monde aime mieux des erreurs agréables, Et d'un esprit trop vif la piquante gaieté, Qu'un précoce Caton, de sagesse hébété, Occupé tristement de mystiques systèmes, Inutile aux humains, et dupe des sots mêmes.
LE JEUNE GOURVILLE
11 faut vous avouer qu'avec discrétion, Dans mes amours nouveaux, je me sers de son Afin que, si la mère a jamais connaissance [nom, Des mystères secrets de notre intelligence, Aux mots de syndérèse et de componction, La lettre lui paraisse une exhortation, Un essai de morale envoyé par mon frère. Nous écrivons tous deux d'un même caractère; En un mot, sous son nom j'écris tous mes billets ; En son nom, prudemment, les messages sont faits. C'est un fort grand plaisir que ce petit mystère.
NINON
Il est un peu scabreux, et je crains cette mère. Prenez bien garde, au moins, vous vous y mépren- Vos discours de vertu seront peu mesurés; [drez. Tout sera reconnu.
LE JEUNE GOURVILLE
Le tour est assez drôle.
NINON
Mais c'est du loup berger que vous jouez le rôle.
LE JEUNE GOURVILLE
D'ailleurs, je suis très-bien déjà dans la maison : A la mère toujours je dis qu'elle a raison; Je bois avec le père et chante avec la fille; Je deviens nécessaire à toute la famille. Vous ne me blâmez point?