LE DÉPOSITAIRE, ACTE III, SCÈNE II
LISETTE
Qu'avez-vous donc, monsieur?
PICARD
Vous avez l'œil poché, Bosse au front, nez sanglant, et l'habit tout taché.
LISETTE
Êtes-vous ici près, monsieur, tombé par terre?
GOURVILLE L'AÎNÉ
Que son sein m'engloutisse !
PICARD
Eh quoi donc?
GOURVILLE L'AÎNÉ
Qu'on m'enterre; Je ne mérite pas de voir le jour.
PICARD
Monsieur !
LISETTE
Qu'est-il donc arrivé?
Je me meurs de douleur, De honte, de dépit...
PICARD
Et de vos meurtrissures.
LISETTE
Hélas ! n'auriez-vous pointreçu quelques blessures?
GOURVILLE l'aîné s assied.
Je ne puis me tenir : ah ! Lisette, écoutez Mes fautes, mes malheurs et mes indignités.
PICARD
Écoutons bien.
(Ils se mettent à ses côtés et allongent le cou.)
LISETTE
Mon Dieu, que ce début m'étonne !
GOURVILLE L'AÎNÉ
Voulant rester chez moi, monsieur Garant me donne Rendez-vous à dîner chez sa cousine Aubert.
PICARD
C'est une brave dame.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Ah ! diablesse d'enfer !
Il y devait venir de savants personnages, Parfaits chez les parfaits, sages entre les sages. J'y vais; madame Aubert était encore au lit. Monsieur Aubert tout seul près de moi s'établit, Me propose un trictrac en attendant la table : J'avais pour tous les jeux une haine effroyable; Et cependant je joue.
Eh bien ! jusqu'à présent La chose est très-commune et le mal n'est pas grand.
GOURVILLE l'aÎ.NÉ.
J'y gagne, j'y prends goût; de partie en partie Je ne vois point venir la docte compagnie : Le jeu se continue; enfin le sort fait tant, Qu'ayant bientôt perdu tout mon argent comptant, Je redois mille écus encor sur ma parole.
LISETTE
De ces petits chagrins un sage se console.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Ah ! ce n'est rien encor. Garant à son cousin Écrit que les docteurs ne viendront que demain, Et qu'il l'attend chez lui pour affaire pressante. Aubert me fait excuse, Aubert me complimente : Il sort, je reste seul; je n'osais demeurer, Et dans notre maison j'étais prêt à rentrer. Madame Aubert paraît avec un air modeste, Bien coiffée en cheveux, un déshabillé leste, Un négligé brillant, mais qui paraît sans art. « On a dîné partout, me dit-elle; il est tard : Je vous proposerais de dîner tête à tête; Mais je vous ennuierais... » J'accepte cette fête : Le repas était propre et très-bien ordonné; Elle avait du vin grec dont je me suis donné.
LISETTE
Vous avez oublié votre théologie?
GOURVILLE L'AÎNÉ
Hélas! oui, ce vin grec la rendait plus jolie; Madame Aubert tenait des propos enchanteurs, Que j'ai rarement vus chez nos plus vieux auteurs : Je l'entendais parler, je la voyais sourire Avec cet agrément que Sapho sut décrire. Vous connaissez Sapho?
picard.
Non.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Le plus doux poison Par l'oreille et les yeux surprenait ma raison. Nous nous attendrissons : monsieur Aubert arrive; Madame Aubert s'enfuit éplorée et craintive, En criant que je suis un homme dangereux.
LISETTE
Vous, dangereux, monsieur?
GOURVILLE L'AÎNÉ
L'époux est très-fàcheux :
Il m'applique un soufflet ; je suis assez colère, J'en rends deux sur-le-champ : nous nous roulons
[par terre; L'un sur l'autre acharnés, je frappais, il frappait Et j'entendais de loin madame qui riait... Vous avez lu tous deux de ces combats d'athlète ?
PICARD
Je n'ai jamais rien lu.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Ni toi non plus, Lisette ?
LISETTE
Très-peu.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Quoi qu'il en soit, meurtrissants et meurtris, Nous heurtions de nos fronts les carreaux, leslam- Des oisifs du quartier une foule accourue [bris Remplissait la maison, l'escalier et la rue : On crie, on nous sépare; un procureur du coin D'accommoder l'affaire a pris sur lui le soin : Pour empêcher les gens d'aller chercher main-forte Pour prévenir, dit-il, une amende plus forte, Pour payer le scandale avec les coups reçus,