‹ Théâtre completChapitre 1620 sur 1720 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

CONSTANCE, LÉONOR

LÉONOR

Ah I quel voyage et quel séjour

Pour l'héritière de Navarre !

Votre tuteur, don Pèdre, est un tyran barbare :

11 vous force à fuir de sa cour.

Du fameux duc de Foix vous craignez la tendresse;

Vous fuyez la haine et l'amour;

Vous courez la nuit et le jour

Sans page et sans dame d'atour.

Quel état pour une princesse !

Vous vous exposez tour à tour

A des dangers de toute espèce.

CONSTANCE

J'espère que demain ces dangers, ces malheurs.

De la guerre civile effet inévitable,

Seront au moins suivis d'un ennui tolérable;

Et je pourrai cacher mes pleurs

Dans un asile inviolable.

0 sort ! à quels chagrins me veux-tu réserver ?

De tous côtés infortunée, Don Pèdre aux fers m'avait abandonnée; Gaston de Foix veut m'enlever.

LÉONOR

Je suis de vos malheurs comme vous occupée; Malgré mon humeur gaie, ils troublent ma raison ; Mais un enlèvement, ou je suis fort trompée,

Vaut un peu mieux qu'une prison.

Contre Gaston de Foix quel courroux vous anime ?

Il veut finir votre malheur; Il voil ainsi que nous don Pèdre avec horreur.

Lu roi cruel qui vous opprime

Doit vous faire aimer un vengeur.

CONSTANCE

Je hais Gaston de Foix autant que le roi même.

Et pourquoi ? parce qu'il vous aime ?

CONSTANCE

Lui, m'aimer ! nos parents se sont toujours haïs.

LÉONOR

Belle raison !

CONSTANCE

Son père accabla ma famille.

LÉONOR

Le fils est moins cruel, madame, avec la fille; El vous n'êtes point faits pour vivre en ennemis.

LA PRINCESSE DE NAVARRE, ACTE I, SCÈNE IT

CONSTANCE

De tout temps la haine sépare Le sang de Foix et le sang de Navarre.

LÉONOR

Mais l'amour est utile aux raccommodements. Enfin dans vos raisons je n'entre qu'avec peine;

Et je ne crois point que la haine

Produise les enlèvements.

Mais ce beau duc de Foix que votre cœur déteste, L'avez-vous vu, madame?

CONSTANCE

Au moins mon sort funeste A mes yeux indignés n'a point voulu l'offrir. Quelque hasard aux siens m'a pu faire paraître,

LÉONOR

Vous m'avouerez qu'il faut connaître Du moins avant que de haïr.

CONSTANCE

J'ai juré, Léonor, au tombeau de mon père, De ne jamais m' unir à ce sang que je hais.

LÉONOR

Serment d'aimer toujours, ou de n'aimer jamais,

Me paraît un peu téméraire.

Enfin, de peur des rois et des amants, hélas! Vous allez dans un cloître enfermer tant d'appas.

CONSTANCE

Je vais dans un couvent tranquille, Loin de Gaston, loin des combats, Cette nuit trouver un asile.

LÉONOR

Ah! c'était à Burgos, dans votre appartement,

Qu'était en effet le couvent.

Loin des hommes renfermée,

Vous n'avez pas vu seulement

Ce jeune et redoutable amant

Qui vous avait tant alarmée. [pleins,

Grâce aux troubles affreux dont nos États sont Au moins dans ce château nous voyons des humains. Le maître du logis, ce baron qui vous prie A dîner malgré vous, faute d'hôtellerie, Est un baron absurde, ayant assez de bien, Grossièrement galant avec peu de scrupule; Mais un homme ridicule

Vaut peut-être encor mieux que rien.

CONSTANCE

Souvent dans le loisir d'une heureuse fortune Le ridicule amuse; on se prête à ses traits;

Mais il fatigue, il importune Les cœurs infortunés et les esprits bien faits.

LÉONOR

Mais un esprit bien fait peut remarquer, je pense, Ce noble cavalier si prompt à vous servir, Qu'avec tant de respects, de soins, de complaisance, Au-devant de vos pas nous avons vu venir.

CONSTANCE

Vous le nommez?

LÉONOR

Je crois qu'il se nom me Alamir.

CONSTANCE

Alamir? il paraît d'une tout autre espèce Que monsieur le baron.

LÉONOR

Oui, plus de politesse, Plus de monde, de grâce.

CONSTANCE

11 porte dans son air Je ne sais quoi de grand....

CONSTANCE

De noble....

LÉONOR

Oui.

CONSTANCE

De fier.

LÉONQR.

Oui. J'ai cru même y voir je ne sais quoi de tendre. constance. [nous rendre

Oh ! point : dans tous les soins qu'il s'empresse à Son respect est si retenu!

LÉONOR

Son respect est si grand qu'en vérité j'ai cru Qu'il a deviné Votre Altesse.

CONSTANCE

Les voici; mais surtout point d'Altesse en ces lieux:

Dans mes destins injurieux Je conserve le cœur, non le rang de princesse. Garde de découvrir mon secret à leurs yeux; Modère ta gaieté déplacée, imprudente;

Ne me parle point en suivante.

Dans le plus secret entretien Il faut t'accoutumer à passer pour ma tante.

léonor. [bien.

Oui, j'aurai cet honneur; je m'en souviens très-

Point de respect, je te l'ordonne.

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