DEUX GUERRIERS
Tout l'univers doit vous rendre
LA PRINCESSE DE NAVARRE, ACTE I, SCÈNE VI
L'hommage qu'on rend aux dieux; Mais en quels lieux Pouvez-vous attendre Un hommage plus tendre, Plus digne de vos yeux?
LE CHOEUR
Demeurez, présidez à nos fêtes.
Que nos cœurs soient vos tendres conquêtes. (Les personnages du divertissement rentrent par le même
portique.) Pendant que Constance parle à Léonor, don Morillo, qui est devant elles, leur fait des mines; et Sanchette, qui est alors auprès du duc de Foix, le tire à part sur le devant du théâtre.)
SANCHETTE, au duc de Foix.
Écoutez donc, mon cher amant,
L'aubade qu'on me donne est étrangement faite :
Je n'ai pas pu danser. Pourquoi cette trompette?
Qu'est-ce qu'un Mars, Vénus, des combats, un tyran,
Et pas un seul mot de Sanchette?
A cette dame-ci tout s'adresse en ces lieux : Cette préférence me touche.
LE DUC DE FOIX
Croyez-moi, taisons-nous; l'amour respectueux Doit avoir quelquefois son bandeau sur la bouche, Bien plus encor que sur les yeux.
sanchette. [nuyeux !
Quel bandeau? quels respects? ils sont bien cn-
MORILLO, s'avançant vers la princesse.
Eh bien! que dites-vous de notre sérénade? La tante est-elle un peu contente de l'aubade?
LÉONOR
Et la tante et la nièce y trouvent mille appas.
CONSTANCE, à Léonor.
Qu'est-ce que tout ceci ? Non, je ne comprends pas Les contrariétés qui s'offrent à ma vue, Cette rusticité du seigneur du château,
Et ce goût si noble, si beau, D'une fête si prompte et si bien entendue.
Eh bien donc ! notre tante approuve mon cadeau.
LÉONOR
Il me paraît brillant, fort heureux, et nouveau.
MORILLO
La porte était gardée avec de beaux gendarmes : Eh ! eh ! l'on n'est pas neuf dans le métier des arconstance. [mes.
C'est magnifiquement recevoir nos adieux; Toujours le souvenir m'en sera précieux.
MORILLO
Je le crois. Vous pourriez voyager par le monde Sans être fêtoyée ainsi qu'on l'est ici :
Soyez sage, demeurez-y; Cette fête, ma foi, n'aura pas sa seconde: Vous chômerez ailleurs. Quand je vous parle ainsi, C'est pour votre seul bien ; car pour moi je vous jure Que, si vous décampez, de bon cœur je l'endure; Et quand il vous plaira vous pourrez nous quitter.
constance.
De cette offre polie il nous faut profiler; Par cet autre côté permettez que je sorte.
léonor.
On nous arrête encore à la seconde porte?
constance.
Que vois-je? quels objets! quels spectacles char léonor. [mants !
Ma nièce, c'est ici le pays des romans. (// sort de celte seconde porte une troupe de danseurs et dt danseuses avec des tambours de basque et des tambourins.) [Après cette entrée, Léonor se trouve ù côté de Morillo, et lui dit :)
Qui sont donc ces gens-ci ?
MORILLO, au duc de Foix.
C'est à toi de leur dire Ce que je ne sais point.
LE DUC DE FOIX, à la princesse de Navarre.
Ce sont des gens savants, Qui dans le ciel tout courant savent lire, Des mages d'autrefois illustres descendants, A qui fut réservé le grand art de prédire. (Les astrologues arabes, qui étaient restés sous le portique pendant la danse, s'avancent sur le théâtre, et tous les acteurs de la comédie se rangent pour les écouler.) UNE DEVINERESSE chante.
Nous enchaînons le temps; le plaisir suit nos pas : Nous portons dans les cœurs la flatteuse espérance; Nous leur donnons la jouissance Des biens même qu'ils n'ont pas; Le présent fuit, il nous entraîne; Le passé n'est plus rien.
Charme de l'avenir, vous êtes le seul bien
Qui reste à la faiblesse humaine.
Nous enchaînons le temps, etc.
(On danse.) UN ASTROLOGUE.
L'astre éclatant et doux de la fille de l'onde, Qui devance ou qui suit le jour, Pour vous recommençait son tour.
Mars a voulu s'unir pour le bonheur du monde A la planète de l'Amour.
Mais quand les faveurs célestes Sur nos jours précieux allaient se rassembler, Des dieux inhumains et funestes Se plaisent à les troubler.
UN ASTROLOGUE, alternativement avec le chœur. Dieux ennemis, dieux impitoyables, Soyez confondus :
Dieux secourables, Tendre Vénus, Soyez à jamais favorables.
CONSTANCE
Ces astrologues me paraissent Plus instruits du passé que du sombre avenir;
Dans mon ignorance ils me laissent; Comme moi, sur mes maux ils semblen t s'attendrir ; Ils forment, comme moi, des souhaits inutiles
Et des espérances stériles,
LA PRINCESSE DE NAVARRE, ACTE I, SCENE VI
Sans rien prévoir et sans rien prévenir.
LE DUC DE FOIX
Peut-être ils prédiront ce que vous devez l'aire; Des secrets de nos cœurs ils percent le mystère. UNE DEVINERESSE s'approche de la princesse et chaule. Vous excitez la plus sincère ardeur, lit vous ne sentez que la haine; Pour punir votre âme inhumaine, lu ennemi doit toucher votre cœur.
(Ensuite $' avançant vers Sancheite.) Et vous, jeune beauté que l'Amour veut conduire, L'Amour doit vous instruire; Suivez ses douces lois.
Votre cœur est né tendre; Aimez, mais, en faisant un choix, Gardez de vous méprendre.
SANCHETTE
Ah ! l'on s'adresse à moi ; la fête était pour nous J'attendais; j'éprouvais des transports si jaloux ! UN DEVIN ET UNE DEVINERESSE, s'adressant à Sanchetlr. En mariage Un sort heureux Est un rare avantage ;
Ses plus doux feux Sont un long esclavage.
Du mariage Formez les nœuds; Mais ils sont dangereux.
L'amour heureux Est trop volage.
Du mariage Craignez les nœuds; Ils sont trop dangereux.
SANCHETTE, au duc de Foir.
Bon ! quels dangers seraient à craindre en mariage?
Moi, je n'en vois aucun; de bon cœur je m'engage :
Nous nous aimons, tout ira bien.
Puisque nous nous aimons, nous serons fort fidèles ; Donnez-moi bien souvent des fêtes aussi belles, Et je ne me plaindrai de rien.
LE DUC DE FOIX
Hélas! j'en donnerais tous les jours de ma vie.,
Et les fêtes sont ma folie; Mais je n'espère point faire votre bonheur.
SANCHETTE
11 est déjà tout fait, vous enchantez mon cœur.
(On danse.) (Les acteurs de la comédie sont rangés sur les ailes; Sancheite veut danser avec le duc de Foix, qui s'en défend; Morillo prend lu princesse de Navarre, et danse avec elle.) GUILLOT, avec un garçon jardinier, vient interrompre la danse, dérange tout, prend le duc de Foix et Morillo par la main, fait des signes en leur parlant bas, et ayant fait cesser la musique, il dit au duc de Foix : Oh ! vous allez bientôt avoir une autre danse : Tout est perdu, comptez sur moi.
LE DUC DE FOIX, à Morillo.
Quelleétrange aventure ! Un alcade! Eh ! pourquoi?
MORILLO
Il vient la demander par ordre exprès du roi.
LE DUC DE FOIX
De quel roi ?
MORILLO
De don Pèdre.
LE DUC DE FOIX
Allez; le roi de France Vous défendra bientôt de cette violence.
LÉONOR, à la princesse.
Il parait que sur vous roule la conférence.
MORILLO
Bon; mais en attendant qu'allons-nous devenir? Quand un alcade parle, il faut bien obéir.
LE DUC DE FOIX
Obéir, moi?
MORILLO
Sans doute, et que peux-tu prétendre?
LE DUC DE FOIX
Nous battre contre tous, contre tous la défendre.
Oui ? toi, te révolter contre un ordre précis Émané du roi même ! es-tu de sens rassis?
LE DUC DE FOIX
Le premier des devoirs est de servir les belles; Et les rois ne vont qu'après elles.
MORILLO
Ce petit parent-là m'a l'air d'un franc vaurien; Tu seras... Mais, ma foi, je ne m'en mêle en rien. Rebelle à la justice! Allons, rentrez, Sanchette, Plus de fête.
(Morillo pousse Sanchette da)is la maison, renvoie la
musique, et sort avec son monde.)
SANCHETTE
Eh quoi donc?
LÉONOR
D'où vient cette retraite, Ce trouble, cet effroi, ce changement soudain?
CONSTANCE
Je crains de nouveaux coups de mon triste destin.
LE DUC DE FOIX
Madame, il est affreux de causer vos alarmes. Nos divertissements vont finir par des larmes. Un cruel...
CONSTANCE
Ciel ! qu'entends-je ? Eh quoi ! jusqu'en ces lieux Gaston poursuivrait-il ses projets odieux?
Qu'avez-vous dit !
LE DUC DE FOIX
Quel nom prononce votre bouche?
Gaston de Foix, madame, a-t-iluncœur farouche? Sur la foi de son nom j'ose vous protester Qu'ainsi que moi pour vous il donnerait sa vie; Mais d'un autre ennemi craignez la barbarie : De la part de don Pèdre on vient vous arrêter.
CONSTANCE
M 'arrêter?
LA PRINCESSE DE NAVARRE, ACTE II, SCÈNE I
LE DUC DE FOJX
Un alcade avec impatience Jusqu'en ces lieux suivit vos pas :
Il doit venir vous prendre.
CONSTANCE
Eh! sur quelle apparence, Sous quel nom, quel prétexte?
LE DUC DE FOIX
11 ne vous nomme pas; Mais il a désigné vos gens, votre équipage; Tout envoyé qu'il est d'un ennemi sauvage, Il a surtout désigné vos appas.
LÉONOR
Ah ! cachons-nous, madame.
Où?
LÉONOR
Chez la jardinière, Chez Guillot.
LE DUC DE FOIX
Chez Guillot on viendra vous chercher : La beauté ne peut se cacher.
CONSTANCE
Fuyons.
LE DUC DE FOIX
Ne fuyez point.
LÉONOR
Restons donc.
CONSTANCE
Ciel! que faire?
LE DUC DE FOIX
Si vous restez, si vous fuyez,
Je mourrai partout à vos pieds.
Madame, je n'ai point la coupable imprudence D'oser vous demander quelle est votre naissance: Soyez reine ou bergère, il n'importe à mon cœur;
Et le secret que vous m'en faites Du soin de vous servir n'affaiblit point l'ardeur:
Le trône est partout où vous êtes.
Cachez, s'il se peut, vos appas; Je vais voir en ces lieux si Ton peut vous surpren-
Et je ne me cacherai pas [dre;
Quand il faudra vous défendre.