‹ Théâtre completChapitre 1642 sur 1720 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

CONSTANCE, LÉONOR, HERNAND.

LÉONOR

Quel est notre destin?

HERNAND.

Délivrance et victoire.

CONSTANCE

Quoi! don Pèdre est défait?

HERNAND.

Oui, rien ne peut tenir Contre un peuple ne pour la gloire, Pour vaincre et pour vous obéir.

On poursuit les fuyards.

CONSTANCE

Et le brave Alamir?

HERNAND.

Madame, on doit à sa personne La moitié du succès que ce grand jour nous donne : Invincible aux combats, comme avec vous soumis, Il vole à la mêlée aussi bien qu'aux aubades;

Il a traité nos ennemis

Comme il a traité les alcades.

Il est en ce moment avec le duc de Foix, Dont nos soldats charmés célèbrent les exploits; Mais il pense à vous seule, et, pénétré de joie,

A vos pieds Alamir m'envoie; Et je sens, comme lui, les transports les plus doux

Qu'il ait deux fois vaincu pour vous.

CONSTANCE

Je veux absolument savoir de votre bouche....

HERNAND.

Eh quoi, madame?

CONSTANCE

Un secret qui me touche; Je veux savoir quel est ce généreux guerrier.

HERNAND.

Puis-jc parler, madame, avec quelque assurance?

CONSTANCE

Ah! parlez : est-ce à lui de cacher sa naissance? Qu'est-il? répondez-moi.

HERNAND.

C'est un brave officier Dont l'âme est assez peu commune; Elle est au-dessus de son rang :

Comme tant de Français il prodigue son sang : Il se ruine enfin pour faire sa fortune.

LÉONOR

Il la fera sans doute.

CONSTANCE

Eh! quel est son projet?

D'être toujours votre sujet, D'aller à votre cour, d'y servir avec zèle, De combattre pour vous, de vivre et de mourir,

De vous voir, de vous obéir,

Toujours généreux et fidèle; Appartenir à vous est tout ce qu'il prétend.

CONSTANCE

Ah! le ciel lui devait un sort plus éclatant! Rien qu'un simple officier! Mais dans cette occur- Quel parti prend le duc de Foix? [rence

HERNAND.

Votre parti, le parti de la France,

LA PRINCESSE DE NAVARRE, ACTE III, SCÈNE III

Le parti du meilleur des rois.

CONSTANCE

Que n'osera-t-il point! que va-t-il entreprendre? Où va-t-il?

HERNAND.

A Burgos il doit bientôt se rendre.

Je cours vers Alamir : ne lui pourrai-je apprendre Si mon message est bien reçu?

CONSTANCE

Allez; et dites-lui que le cœur de Constance S'intéresse à tant de vertu Plus encor qu'à ma délivrance.

CONSTANCE, LÉONOR

CONSTANCE

Rien qu'un simple officier !

LÉONOR

Tout le monde le dit.

CONSTANCE

Mon cœur ne peut le croire, et mon front en rou-

LÉONOR. [git.

J'ignore de quel sang le destin l'a fait naître; Mais on est ce qu'on veut avec un si grand cœur. C'est à lui de choisir le nom dont il veut être; Il lui fera beaucoup d'honneur.

CONSTANCE

Que de vertu! que de grandeur!

Combien sa modestie illustre sa valeur !

LÉONOR

C'est peu d'être modeste, il faut avoir encore

De quoi pouvoir ne l'être pas.

Mais ce héros a tout, courage, esprit, appas : S'il a quelques défauts, pour moi je les ignore ;

Et vos yeux ne les verraient pas.

J'ai vu quelques héros assez insupportables;

Et l'homme le plus vertueux

Peut être le plus ennuyeux :

Mais comment résister à des vertus aimables?

Alamir fera mon malheur :

Je lui dois trop d'estime et de reconnaissance.

LÉONOR

Déjà dans votre cœur il a sa récompense;

J'en crois assez votre rougeur :

C'est de nos sentiments le premier témoignage.

CONSTANCE

C'est l'interprète de l'honneur.

Cet honneur attaqué dans le fond de mon cœur

S'en indigne sur mon visage.

0 ciel! que devenir s'il était mon vainqueur?

Je le crains, je me crains moi-même ; Je tremble de l'aimer, et je ne sais s'il m'aime.

LÉONOR

Il voit que votre orgueil serait trop offensé Par ce mot dangereux, si charmant et si tendre : Il ne vous l'a pas prononcé :

Mais qu'il sait bien le faire entendre!

CONSTANCE

Ah! son respect encore est un charme de plus. Alamir, Alamir a toutes les vertus.

LÉONOR

Que lui manque-t-il donc?

CONSTANCE

Le hasard, la naissance.

Quelle injustice! ô ciel!... mais sa magnificence, Ces fêtes, cet éclat, ses étonnants exploits, Ce grand air, ses discours, son ton même, sa voix...

LÉONOR

Ajoutez-y l'amour qui parle en sa défense. Sans doute il est du sang des rois.

CONSTANCE

Tout me le dit, et je le crois.

Son amour délicat voulait que je rendisse A tant de grandeur d'àme, à ce rare service, Ce qu'ailleurs on immole à son ambition. Ah! si pour m'éprouver il m'a caché son nom,

S'il n'a jamais d'autre artifice, [on?

S'il est prince, s'il m'aime!... Ociel! que me veut-

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