‹ Théâtre completChapitre 184 sur 1720 · PLUSIEURS ESCLAVES CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

PLUSIEURS ESCLAVES CHRÉTIENS

LUSIGNAN

Du séjour du trépas quelle voix me rappelle? Suis-jeavec des chrétiens?... Guidez mes pas tremblants.

Mes maux m'ont affaibli plus encor que mes ans.

(En s'usseyant.) Suis-je libre en effet?

ZAÏRE

Oui, seigneur, oui, vous l'êtes.

CHATILLON

Vous vivez, vous calmez nos douleurs inquiètes. Tous nos tristes chrétiens....

LUSIGNAN

0 jour! ô douce voix!

Chatillon, c'est donc vous? c'est vous que je revois! Martyr, ainsi que moi, de la foi de nos pères, Le Dieu que nous servons finit-il nos misère? En quels lieux sommes-nous ? Aidez mes faibles yeux.

CHATILLON

C'est ici le palais qu'ont bâti vos aïeux; Du fils de Noradin c'est le séjour profane.

ZAÏRE

Le maître de ces lieux, le puissant Orosmane, Sait connaître, seigneur, et chérir la vertu.

(En montrant Nérestan.) Ce généreux Français, qui vous est inconnu, Par la gloire amené des rives de la France, Venait de dix chrétiens payer la délivrance: Le soudan, comme lui, gouverné par l'honneur, Croit, en vous délivrant, égaler son grand cœur.

LUSIGNAN

Des chevaliers français tel est le caractère; Leur noblesse en tout temps me fut utile et chère. Trop cligne chevalier, quoi ! vous passez les mers Pour soulager mes maux et pour briser nos fers? Ah! parlez, à qui dois-je un service si rare?

NÉRESTAN

Mon nom est Nérestan; le sort, longtemps barbare, Qui dans les fers ici me mit presque en naissant, Me fit quitter bientôt l'empire du Croissant. A la cour de Louis guidé par mon courage, De la guerre sous lui j'ai fait l'apprentissage; Ma fortune et mon rang sont un don de ce roi, Si grand par sa valeur et plus grand par sa foi. Je le suivis, seigneur, au bord de la Charente, Lorsque du fier Anglais la valeur menaçante, Cédant à nos efforts trop longtemps captivés,

Satisfit en tombant aux lis qu'ils ont bravés. Venez, prince, et montrez au plus grand des monar- De vos fers glorieux les vénérables marques : [ques Paris va révérer le martyr de la croix, Et la cour de Louis est l'asile des rois.

LUSIGNAN

Hélas! de cette cour j'ai vu jadis la gloire. Quand Philippe à Bovine enchaînait la victoire, Je combattais, seigneur, avec Montmorenci, Melun, d'Estaing, de Nesle, et ce fameux Couci. Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre: Vous voyez qu'au tombeau je suis prêt à descendre. Je vais au Roi des rois demander aujourd'hui Le prix de tous les maux que j'ai soufferts pour lui. Vous, généreux témoins de mon heure dernière, Tandis qu'il en est temps, écoutez ma prière: Nérestan, Chatillon, et vous... de qui les pleurs Dans ces moments si chers honorent mes malheurs, Madame, ayez pitié du plus malheureux père Qui jamais ait du ciel éprouvé la colère, * Qui répand devant vous des larmes que le temps Ne peut encor tarir dans mes yeux expirants. lue fille, trois fils, ma superbe espérance, Me furent arrachés dès leur plus tendre enfance: O mon cher Chatillon, tu dois t'en souvenir.

CHATILLON

De vos malheurs encor vous me voyez frémir.

LUSIGNAN

Prisonnier avec moi dans Césarée en flamme, Tes yeux virent périr mes deux fils et ma femme.

CHATILLON

Mon bras chargé de fers ne les put secourir.

LUSIGNAN

Hélas! et j'étais père, et je ne pus mourir! [plorc, Veillez du haut des deux, chers enfants quej'im- Sur mes autres enfants, s'ils sont vivants encore. Mon dernier fils, ma fille, aux chaînes réservés, Par de barbares mains pour servir conservés, Loin d'un père accablé, furent portés ensemble Dans ce môme sérail où le ciel nous rassemble.

CHATILLON

Il est vrai, dans l'horreur de ce péril nouveau, Je tenais votre fille à peine en son berceau : Ne pouvant la sauver, seigneur, j'allais moi-même Répandre sur son front l'eau sainte du baptême Lorsque les Sarrasins, de carnage fumants, Revinrent l'arracher à mes bras tout sanglants. Votre plus jeune fils, à qui les destinées Avaient à peine encore accordé quatre années, Trop capable déjà de sentir son malheur, Fut dans Jérusalem conduit avec sa sœur.

NÉRESTAN

De quel ressouvenir mon âme est déchirée! A cet àgc fatal j'étais dans Césarée ; \Li tout couvert de sang, et chargé de liens, Je suivis en ces lieux la foule des chrétiens.

LUSIGNAN

Vous... seigneur !...Ge sérail éleva votre enfance?...

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