ADÉLAÏDE DU GUESCLIN, ACTE III, SCENE I
COUCY
Aimez-moi, prince, au lieu de me louer; Et si vous me devez quelque reconnaissance, Faites votre bonheur, il est ma récompense. Vous voyez quelle ardente et fière inimitié Votre frère nourrit contre votre allié.
Sur ce grand intérêt souffrez que je m'explique. Vous m'avez soupçonné de trop de politique, Quand j'ai dit que bientôt on verrait réunis Les débris dispersés de l'empire des lis. Je vous le dis encore au sein de votre gloire ; Et vos lauriers brillants, cueillis par la victoire, Pourront sur votre front se flétrir désormais, S'ils n'y sont soutenus de l'olive de paix. Tous les chefs de l'État, lassés de ces ravages, Cherchent un port tranquille après tant de naufra- Gardez d'être réduit au hasard dangereux [ges; De vous voir ou trahir, ou prévenir par eux. Passez-les en prudence, aussi bien qu'en courage; De cet heureux moment prenez tout l'avantage; Gouvernez la fortune, et sachez l'asservir: C'est perdre ses faveurs que tarder d'en jouir. Ses retours sont fréquents, vous devez les connaître. Il est beau de donner la paix à votre maître. Son égal aujourd'hui, demain dans l'abandon, Vous vous verrez réduit à demander pardon. La gloire vous conduit, que la raison vous guide.
VENDÔME
Brave et prudent Coucy, crois-tu qu'Adélaïde Dans son cœur amolli partagerait mes feux, Si le même parti nous unissait tous deux? Penses-tu qu'à m'aimer je pourrais la réduire?
COUCY
Dans le fond de son cœur je n'ai point voulu lire: Mais qu'importent pour vous ses vœux et ses desseins?
Faut-il que l'amour seul fasse ici nos destins ? Lorsque Philippe Auguste, aux plaines de Bovines, De l'État déchiré répara les ruines, Quand seul il arrêta, dans nos champs inondés, De l'empire germain les torrents débordés; Tant d'honneurs étaient-ils l'effet de sa tendresse? Sauva-t-il son pays pour plaire à sa maîtresse? Verrai -je un si grand cœur à ce point s'avilir? Le salut de l'État dépend-il d'un soupir ? Aimez, mais en héros qui maîtrise son âme, Qui gouverne à la fois ses États et sa flamme. Mon bras contre un rival est prêt à vous servir; Je voudrais faire plus, je voudrais vous guérir. On connaît peu l'amour, on craint trop son amorce : C'est sur nos lâchetés qu'il a fondé sa force; C'est nous qui sous son nom troublons notre repos . 11 est tyran du faible, esclave du héros. Puisque je l'ai vaincu, puisque je le dédaigne, Dans l'âme d'un Bourbon souffrirez-vous qu'il règne? Vos autres ennemis par vous sont abattus, Et vous devez en tout l'exemple des vertus.
VENDÔME
Le sort en est jeté, je ferai tout pour elle.
Il faut bien à la fin désarmer la cruelle : Ses lois seront mes lois, son roi sera le mien ; Je n'aurai de parti, de maître que le sien. Possesseur d'un trésor où s'attache ma vie, Avec mes ennemis je me réconcilie ; Je lirai dans ses yeux mon sort et mon devoir; Mon cœur est enivré de cet heureux espoir. Enfin, plus de prétexte à ses refus injustes: Raison, gloire, intérêt, et tous ces droits augustes Des princes de mon sang et de mes souverains, Sont des liens sacrés resserrés par ses mains. Du roi, puisqu'il le faut, soutenons la couronne; La vertu le conseille et la beauté l'ordonne. Je veux entre tes mains, en ce fortuné jour, Sceller tous les serments que je fais à l'amour : Quant à mes intérêts, que toi seul en décide.
COUCY
Souffrez donc près du roi que mon zèle me guide : Peut-être il eut fallu que ce grand changement Ne fût dû qu'au héros et non pas à l'amant ; Mais si d'un si grand cœur une femme dispose, L'effet en est trop beau pour en blâmer la cause ; Et mon cœur, tout rempli de cet heureux retour, Bénit votre faiblesse et rend grâce à l'amour.