LA MORT DE CÉSAR, ACTE I, SCÈNE II
Tout homme à son état doit plier son cour Brutus tiendra bientôt un différent Langage, Quand il aura connu de quel sang il est né. Crois-moi, le diadème, à son front destiné. Adoucira dans lui sa rudesse importune; Il changera de mœurs en changeant de fortune. La nature, le sang, mes bienfaits, tes avis, Le devoir, l'intérêt, tout me rendra mon fils.
ANTOINE
J'en doute, je connais sa fermeté farouche : La secte dont il est n'admet rien qui la touche. Cette secte intraitable, et qui fait vanité D'endurcir les esprits contre l'humanité, Qui dompte et foule aux pieds la nature irritée, Parle seule à Brutus et seule est écoutée. Ces préjugés affreux, qu'ils appellent devoir, Ont sur ces cœurs de bronze un absolu pouvoir. Caton même, Caton, ce malheureux stoïque, Ce héros forcené, la victime d'Utique, Qui, fuyant un pardon qui l'eût humilié, Préféra la mort même à la tendre amitié; [die Caton fut moins altier, moins dur et moins a crain- Que l'ingrat qu'àt'aimer ta bonté veut contraindre.
CÉSAR
Cher ami, de quels coups tu viens de me frapper ! Que m'as-tu dit ?
ANTOINE
Je t'aime et ne te puis tromper.
césar .
Le temps amollit tout.
ANTOINE
Mon cœur en désespère.
CÉSAR
Quoi ! sa haine...
ANTOINE
Crois-moi.
CÉSAR
N'importe, je suis père.
J'ai chéri, j'ai sauvé mes plus grands ennemis : Je veux me faire aimer de Rome et de mon fils; Et, conquérant des cœurs vaincus par ma clémence. Voir la terre et Brutus adorer ma puissance. C'est à toi de m'aider dans de si grands desseins : Tu m'as prêté ton bras pour dompter les humains; Dompte aujourd'hui Brutus, adoucis son courage, Prépare par degrés cette vertu sauvage Au secret important qu'il faut lui révéler. Et dont mon cœur encore hésite à lui parler.
ANTOINE
Je ferai tout pour toi; mais j'ai peu d'espérance.