‹ Théâtre completChapitre 326 sur 1720 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

ALVAREZ, ZAMORE, américains.

ALVAREZ

Soyez libres, vivez.

Ciel ! que viens-je d'entendre?

Quelle est cette vertu que je ne puis comprendre? Quel vieillard ou quel dieu vient ici m'étonner? Tu parais Espagnol et tu sais pardonner! Es-tu roi? Cette ville est-elle en ta puissance?

ALVAREZ

Non; mais je puis au moins protéger l'innocence.

ZAMORE

Quel est donc ton destin, vieillard trop généreux?

ALVAREZ

Celui de secourir les mortels malheureux.

ZAMORE

Eh! qui peut t'inspirer cette auguste clémence?

ALVAREZ

Dieu, ma religion, et la reconnaissance.

ZAMORE

Dieu? ta religion? Quoi! ces tyrans cruels,

Monstres désaltérés dans le sang des mortels,

Qui dépeuplent la terre, et dont la barbarie

En vaste solitude a changé ma patrie,

Dont l'infâme avarice est la suprême loi!

Mon père, ils n'ont donc pas le même dieu que toi ?

ALVAREZ

Ils ont le même dieu, mon fils; mais ils l'outragent: Nés sous la loi des saints, dans le crime ils s'enga- Ils ont tous abusé de leur nouveau pouvoir: [gent. Tu connais leurs forfaits; mais connais mon devoir. Le soleil par deux fois a, d'un tropique à l'autre, Éclairé dans sa marche et ce monde et le nôtre, Depuis que l'un, des tiens, par un noble secours, Maître de mon destin, daigna sauver mes jours. Mon cœur, dès ce moment, partagea vos misères; Tous vos concitoyens sont devenus mes frères, Et je mourrais heureux si je pouvais trouver Ce héros inconnu qui m'a pu conserver.

ZAMORE

A ses traits, à son âge, à sa vertu suprême, C'est lui, n'en doutons point, c'est Alvarezlui-même. Pourrais-tu parmi nous reconnaître le bras A qui le ciel permit d'empêcher ton trépas?

ALVAREZ

Que me dit-il? Approche. 0 ciel! ô Providence! C'est lui, voilà l'objet de ma reconnaissance. Mes yeux, mes tristes yeux affaiblis par les ans, Hélas ! avez-vous pu le chercher si longtemps?

(77 l'embrasse. ) Mon bienfaiteur! mon fils ! parle, que dois-je faire? Daigne habiter ces lieux et je t'y sers de père. La mort a respecté ces jours que je te doi, Pour me donner le temps de m'acquitter vers toi.

ZAMORE

Mon père, ah! si jamais ta nation cruelle

Avait de tes vertus montré quelque étincelle, Crois-moi, cet univers aujourd'hui désolé Au-devant de leur joug sans peine aurait volé. Mais autant que ton âme est bienfaisante et pure, Autant leur cruauté fait frémir la nature ; Et j'aime mieux périr que de vivre avec eux. Tout ce que j'ose attendre et tout ce que je veux, C'est de savoir au moins si leur main sanguinaire Du malheureux Montèze a fini la misère ; Si le père d'Alzire.... hélas! tu vois les pleurs Qu'un souvenir trop cher arrache à mes douleurs.

ALVAREZ

Ne cache point tes pleurs, cesse de t'en défendre; C'est de l'humanité la marque la plus tendre. Malheur aux cœurs ingrats et nés pour les forfaits, Que les douleurs d'autrui n'ont attendris jamais! Apprends que ton ami, plein de gloire et d'années, Coule ici près de moi ses douces destinées.

ZAMORE

Le verrai-je?

ALVAREZ

Oui; crois-moi, puisse-t-il aujourd'hui T'engager à penser, à vivre comme lui !

ZAMORE

Quoi! Montèze, dis-tu?...

ALVAREZ

Je veux que de sa bouche Tu sois instruit ici de tout ce qui le touche, Du sort qui nous unit, de ces heureux liens Qui vont joindre mon peuple à tes concitoyens. Je vais dire à mon fils, dans l'excès de ma joie, Ce bonheur inouï que le ciel nous envoie. Je te quitte un moment; mais c'est pour te servir, Et pour serrer les nœuds qui vont tous nous unir.

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