ALZIRE, ACTE III, SCÈNE V
ALZIRE
Ce Gusman...
ZAMORE
Grand Dieu !
ALZIRE
Ton assassin, Vient en ce même instant de recevoir ma main.
ZAMORE
Lui ?
ALZIRE
Mon père, Alvarez, ont trompé ma jeunesse; Ils ont à cet hymen entraîné ma faiblesse. Ta criminelle amante, aux autels des chrétiens, Vient presque sous tes yeux de former ces liens. J'ai tout quitté, mes dieux, mon amant, ma patrie. Au nom de tous les trois, arrache- moi la vie. Voilà mon cœur, il vole au-devant de tes coups.
ZAMORE
Alzire, est-il bien vrai? Gusman est ton époux I
ALZIRE
Je pourrais t'alléguer, pour affaiblir mon crime, De mon père sur moi le pouvoir légitime, L'erreur où nous étions, mes regrets; mes combats, Les pleurs que j'ai trois ans donnés à ton trépas; Que des chrétiens vainqueurs esclave infortunée, La douleur de ta perte à leur Dieu m'a donnée ; Que je t'aimai toujours; que mon cœur éperdu A détesté tes dieux qui t'ont mal défendu : Mais je ne cherche point, je ne veux point d'excuse; Il n'en est point pour moi, lorsque l'amour m'accu- Tu vis, il me suffît. Je t'ai manqué de foi; [se. Tranche mes jours affreux qui ne sont plus pour toi. Quoi ! tu ne me vois point d'un œil impitoyable ?
ZAMORE
Non, si je suis aimé, non, tu n'es point coupable : Puis -je encor me flatter de régner dans ton cœur?
ALZIRE
Quand Montèze, Alvarez, peut-être un dieu vengeur, Nos chrétiens, ma faiblesse, au temple m'ont con- Sùre de ton trépas, à cet hymen réduite, [duite, Enchaînée à Gusman par des nœuds éternels, J'adorais ta mémoire au pied de nos autels. Nos peuples, nos tyrans, tous ont su que je t'aime; Je l'ai dit à la terre, au ciel, à Gusman même; Et dans l'affreux moment, Zamore, où je te vois, Je te le dis encor pour la dernière fois.
ZAMORE
Pour la dernière fois Zamore t'aurait vue !
Tu me serais ravie aussitôt que rendue !
Ah ! si l'amour encor te parlait aujourd'hui !...
ALZIRE
0 ciel ! c'est Gusman même et son père avec lui.