ZOPIRE, MAHOMET
ZOPIRE
Ah! quel fardeau cruel à ma douleur profonde ! Moi, recevoir ici cet ennemi du monde!
MAHOMET
Approche, et puisqu'enfin le ciel veut nous unir, Vois Mahomet sans crainte, et parle sans rougir.
ZOPIRE
Je rougis pour toi seul, pour toi dont l'artifice A traîné ta patrie au bord du précipice; Pour toi de qui la main sème ici les forfaits, Et fait naître la guerre au milieu de la paix. Ton nom seul parmi nous divise les familles, Les époux, les parents, les mères et les filles; Et la trêve pour toi n'est qu'un moyen nouveau Pour venir dans nos cœurs enfoncer le couteau. La discorde civile est partout sur ta trace. Assemblage inouï de mensonge et d'audace, Tyran de ton pays, est-ce ainsi qu'en ce lieu Tu viens donner la paix et m'annoncer un Dieu?
MAHOMET
Si j'avais à répondre à d'autres qu'à Zopire, Je ne ferais parler que le Dieu qui m'inspire. Le glaive et 1 Alcoran, dans mes sanglantes mains, Imposeraient silence au reste des humains; Ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre, El je verrais leurs fronts attachés à la terre : Mais je te parle en homme et sans rien déguiser; Je me sens assez grand pour ne pas t'abuser. [te : Vois quel est Mahomet : nous sommes seuls; écou- Je suis ambitieux ; tout homme l'est sans doute; Mais jamais roi, pontife, ou chef, ou citoyen, Ne conçut un projet aussi grand que le mien.
Chaque peuple à son tour a brillé sur la terre,
Par les lois, par les arts, et surtout par la guerre;
Le temps de l'Arabie est à la fin venu.
Ce peuple généreux, trop longtemps inconnu,
Laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire:
Voici les jours nouveaux marqués pour la victoire.
Vois du Nord au midi l'univers désolé,
La Perse encor sanglante et son trône ébranlé,
L'Inde esclave et timide, et l'Egypte abaissée,
Des murs de Constantin la splendeur éclipsée;
Vois l'empire romain tombant de toutes parts,
Ce grand corps déchiré, dont les membres épars
Languissent dispersés sans honneur et sans vie :
Sur ces débris du monde élevons l'Arabie.
Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers:
Il faut un nouveau Dieu pour l'aveugle univers.
En Egypte Osiris, Zoroastrc en Asie,
Chez les Cretois Minos, Numa dans l'Italie,
A des peuples sans mœurs, et sans culte, et sans
Donnèrent aisément d'insuffisantes lois. [rois,
Je viens après mille ans changer ces lois grossières :
J'apporte un joug plus noble aux nations entières ;
J'abolis les faux dieux; et mon culte épuré
De ma grandeur naissante est le premier degré.
Ne me reproche point de tromper ma patrie ;
Je détruis sa faiblesse et son idolâtrie :
Sous un roi, sous un Dieu, je viens la réunir;
Et, pour la rendre illustre, il la faut asservir.
ZOPIRE
Voilà donc tes desseins ! c'est donc toi dont l'audace De la terre à ton gré prétend changer la face ! Tu veux, en apportant le carnage et l'effroi, Commander aux humains de penser comme toi : Tu ravages le monde et tu prétends l'instruire. Ah ! si par des erreurs il s'est laissé séduire, Si la nuit du mensonge a pu nous égarer, Par quels flambeaux affreux veux-tu nous éclairer? Quel droit as-tu reçu d'enseigner, de prédire, De porter l'encensoir, et d'affecter l'empire?
MAHOMET
Le droit qu'un esprit vaste et ferme en ses desseins A sur l'esprit grossier des vulgaires humains.
ZOPIRE
Eh quoi! tout factieux qui pense avec courage Doit donner aux mortels un nouvel esclavage? Il a droit de tromper, s'il trompe avec grandeur?
MAHOMET
Oui; je connais ton peuple, il a besoin d'erreur : Ou véritable ou faux, mon culte est nécessaire, [re? Que t'ont produit tes dieux? quel bien t'ont-ils pu fai- Quels lauriers vois-tu croître au pied de leurs au- Ta secte obscure et basse avilit les mortels, [tels? Énerve le courage et rend l'homme stupide; La mienne élève l'àme et la rend intrépide : Ma loi fait des héros.
ZOPIRE
Dis plutôt des brigands.
Porte ailleurs tes leçons, l'école des tyrans; Va vanter l'imposture à Médine où tu règnes,
LE FANATISME, ACTE II, SCÈNE VI
Où tes maîtres séduits marchent sous tes enseignes, Où tu vois tes égaux à tes pieds abattus.
MAHOMET
Des égaux! dès longtemps Mahomet n'en a plus. Je fais trembler la Mecque et je règne à Médine ; Crois-moi, reçois la paix, si tu crains ta ruine.
ZOPIRE
Faut-il donner mon sang? Faut-il porter leurs fers?
MAHOMET
Non; mais il faut m' aider à tromper l'univers; Il faut rendre la Mecque, abandonner ton temple, De la crédulité donner à tous l'exemple, Annoncer l'Alcoran aux peuples effrayi Me servir en prophète, et tomber à mes pieds :
La paix est dans ta bouche et ton cœur en est loin, j Je te rendrai ton fils, et je serai ton gendre.
Penses-tu me tromper?
MAHOMET
Je n'en ai pas besoin.
C'esl le faible qui trompe, et le puissant comman- Demain j'ordonnerai ce que je te demande ; [de. Demain je puis te voir à mon joug asservi : Aujourd'hui Mahomet veut être ton ami.
ZOPIRE
Nous amis! nous, cruel! ah! quel nouveau presti- Connais-tu quelque dieu qui fasse un tel prodige?
MAHOMET
J'en connais un puissant, et toujours écoulé. Oui te parle avec moi.
ZOPIRE
Qui?
MAHOMET
La nécessité, Ton intérêt.
ZOPIRE
Avant qu'un tel nœud nous rassemble, Les enfers et les cieux seront unis ensemble. L'intérêt est ton dieu, le mien est l'équité; Entre ces ennemis il n'est point de traité. Quel serait le ciment, réponds-moi, si tu l'oses, De l'horrible amitié qu'ici tu me proposes? Réponds: est-ce ton fils que mon bras le ravi i ? Est-ce le sang des miens que ta main répandit?
MAHOMET
Oui, ce sont tes fils même. Oui, connais un mystère Dont seul dans l'univers je suis dépositaire : Tu pleures tes enfants, ils respirent tous deux.
ZOPIRE
Ils vivraient ! qu'as-tu dit? ô ciel ! ô jour heureux!
Ils vivraient ! c'est de toi qu'il faut que je l'appren-
mahomet. [ne !
Élevés dans mon camp, tous deux sont dansma chaî-
zopire. [ne.
Mes enfants dans tes fers ! ils pourraient te servir!
MAHOMET
Mes bienfaisantes mains ont daigné les nourrir.
ZOPIRE
Quoi ! tu n'as point sur eux étendu ta colère?
MAHOMET
Je ne les punis point des fautes de leur père.
ZOPIRE
achève, éclaircis-moi, parle, quel est leur sort?
MAHOMET
Je tiens entre mes mains et leur vie et leur mort; Tu n'as qu'à dire un mot, et je t'en fais l'arbitre.
ZOPIRE
Moi, je puis les sauver! à quel prix? à quel titre?
ZOPIRE
Mahomet, je suis père et je porte un cœur tendre. Apres quinze ans d'ennuis, retrouver mes enfants, Les revoir, et mourir dans leurs embrassements, i l'est le premier de< biens pour mon âme attendrie : Mais s'il faut à ton culte asservir ma patrie, Ou de ma propre main les immoler tous deux, Connais-moi, Mahomet, mon choix n'est pas dou- Adieu. [teux.
MAHOMET, Seul.
Fier citoyen, vieillard inexorable, Je serai plus que loi cruel, impitoyable.