LE FANATISME, ACTE III, SCENE V
Et que craint-on pour lui, quand on est près de moi?
PÀLMIBE.
0 ciel! vous redoublez la douleur qui m'agite.
Quel prodige inouï! votre âme est interdite;
Mahomet est troublé pour la première fois.
MAHOMET
Je devrais l'être au moins du trouble où je vous vois. Est-ce ainsi qu'à mes yeux votre simple innocence Ose avouer un feu qui peut-être m'offense? Votre cœur a-t-il pu, sans être épouvanté, Avoir un sentiment que je n'ai pas dicté? Ce cœur que j'ai formé n'est-il plus qu'un rebelle, Ingrat à mes bienfaits, à mes lois infidèle?
PALMIRE
Que dites-vous? surprise et tremblante ta vos pieds, Je baisse en frémissant mes regards effrayés. Eh quoi ! n'avez-vous pas daigné, dans ce lieu même, Vous rendre à nos souhaits et consentir qu'il m'ai-
[me?
Ces nœuds, ces chastes nœuds, que Dieu formait en Sont un lien déplus qui nous attache à vous, [nous,
MAHOMET
Redoutez des liens formés par l'imprudence. Le crime quelquefois suit de près l'innocence. Le cœur peut se tromper; l'amour et ses douceurs Pourront coûter, Palmire, et du sang et des pleurs.
PALMIRE
N'en doutez pas, mon sang coulerait pour Séide,
MAHOMET
Vous l'aimez à ce point?
PALMIBE.
Depuis le jour qu'Hercide Nous soumit l'un et l'autre à votre joug sacré, Cet instinct tout-puissant, de nous-même ignoré, Devançant la raison, croissant avec notre âge, Du ciel, qui conduit tout, fut le secret ouvrage. Nos penchants, dites-vous, ne viennent que de lui. Dieu ne saurait changer : pourrait-il aujourd'hui Réprouver un amour que lui-même il fit naître? Ce qui fut innocent peut-il cesser de l'être? Pourrais-je être coupable?
MAHOMET
Oui. Vous devez trembler :
Attendez les secrets que je dois révéler ; Attendez que ma voix veuille enfin vous apprendre Ce qu'on peut approuver, ce qu'on doit se défendre. Ne croyez que moi seul.
PALMIRE
Et qui croire que vous?
Esclave de vos lois, soumise à vos genoux, Mon cœur d'un saint respect ne perd point l'habi-
MAHOMET. [tude.
Trop de respect souvent mène à l'ingratitude,
PALMIRE
Non, si de vos bienfaits je perds le souvenir, Que Séide à vos yeux s'empresse à m'en punir!
MAHOMET
Ah! quel courroux arme votre œil sévère?
MAHOMET
Allez, rassurez-vous, je n'ai point de colère. C'est éprouver assez vos sentiments secrets ; Reposez-vous sur moi de vos vrais intérêts : Je suis digne du moins de votre confiance. Vos destins dépendront de votre obéissance. Si j'eus soin de vos jours, si vous m'appartenez, Méritez des bienfaits qui vous sont destinés. Quoi que la voix du ciel ordonne de Séide, Affermissez ses pas où son devoir le guide : Qu'il garde ses serments; qu'il soit digne de vous.
PALMIRE
N'en doutez point, mon père, il les remplira tous : Je réponds de son cœur ainsi que de moi-même. Séide vous adore encor plus qu'il ne m'aime; Il voit en vous son roi, son père, son appui : J'en atteste à vos pieds l'amour que j'ai pour lui. Je cours à vous servir encourager son a me,