SEMIRAMIS, ACTE II, SCENE I
Plus les nœuds sont sacrés, plus les crimes sont
[grands. J'étais épouse, Otane, et je suis sans excuse; Devant les dieux vengeurs mon désespoir m'accuse. J'avais cru que ces dieux, justement offensés, En m'arrachaut mon fils, m'avaient punie assez; Que tant d'heureux travaux rendaient mon diadème, Ainsi qu'au monde entier, respectable au ciel môme : Mais depuis quelques mois ce spectre furieux Vient affliger mon cœur, mon oreille, mes yeux. Je me traîne à la tombe, où je ne puis descendre ; J'y révère de loin cette fatale cendre; [freux,
Je l'invoque en tremblant : des sons, des cris af- De longs gémissements répondent à mes vœux. D'un grand événement je me vois avertie, Et peut-être il est temps que le crime s'expie.
OTANE.
Mais est-il assuré que ce spectre fatal
Soit en effet sorti du séjour infernal?
Souvent de ces erreurs notre âme est obsédée;
De son ouvrage même elle est intimidée ; [nuits,
Croit voir ce qu'elle craint, et, dans l'horreur des
Voit enfin les objets qu'elle-même a produits.
SEMIRAMIS
Je l'ai vu : ce n'est point une erreur passagère Qu'enfante du sommeil la vapeur mensongère ; Le sommeil, à mes yeux refusant ses douceurs, N'a point sur mes esprits répandu ses erreurs. Je veillais, je pensais au sort qui me menace, [zace. Lorsqu'au bord de mon lit j'entends nommer Ar- Ce nom me rassurait : tu sais quel est mon cœur; Assur depuis un temps l'a pénétré d'horreur. Je frémis quand il faut ménager mon complice : Rougir devant ses yeux est mon premier supplice, Et je déteste en lui cet avantage affreux Que lui donne un forfait qui nous unit tous deux. Je voudrais. ..maisfaut-il,dansl'étatqui m'opprime, Par un crime nouveau punir sur lui mon crime? Je demandais Arzace afin de l'opposer Au complice odieux qui pense m'imposer; Je m'occupais d'Arzace et j'étais moins troublée. Dans ces moments de paix, qui m'avaient consolée, Ce ministre de mort a reparu soudain Tout dégouttant de sang et le glaive à la main : Je crois le voir encor, je crois encor l'entendre. Vient-il pour me punir? vient-il pour me défendre? Arzace au moment même arrivait dans ma cour ; Le ciel à mon repos a réservé ce jour : Cependant toute en proie au trouble qui me tue, La paix ne rentre point dans mon âme abattue. Je passe à tout moment de l'espoir à l'effroi. Le fardeau de la vie est trop pesant pour moi. Mon trône m'importune, et ma gloire passée [sée. N'est qu'un nouveau tourment de ma triste pen- J'ai nourri mes chagrins sans les manifester; Ma peur m'a fait rougir. J'ai craint de consulter Ce mage révéré que chérit Babylone, D'avilir devant lui la majesté du trône, De montrer une fois, en présence du ciel,
Sémiramis tremblante aux regards d'un mortel. Mais j'ai fait en secret, moins fière ou plus hardie, Consulter Jupiter aux sables de Libye, Comme si, loin de nous, le Dieu de l'univers N'eût mis la vérité qu'au fond de ces déserts ; Le dieu qui s'est caché dans cette sombre enceinte A reçu dès longtemps mon hommage et macrainte ; J'ai comblé ses autels et de dons et d'encens. Répare-t-on le crime, hélas! par des présents? De Memphis aujourd'hui j'attends une réponse