ROME SAUVÉE, ACTE I, SCÈNE VII
Qui savez tout braver, tout oser, et tout feindre: Vous enfin qui sans moi seriez peut-être à craindre. Vous avez corrompu tous les dons précieux Que pour un autre usage ont mis en vous les dieux : Courage, adresse, esprit, grâce, fierté sublime, [me. Tout dansvotre âme aveugle est l'instrument du cri- Je détournais de vous des regards paternels, Qui veillaient au destin du reste des mortels, [re, Ma voix, que craint l'audace et que le faible implo- Dans le rang des Verres ne vous mit point encore ; Mais, devenu plus fier par tant d'impunité, Jusqu'à trahir l'État vous avez attenté. , Le désordre est dans Rome, il est dans l'Étrurie; On parle de Préneste, on soulève l'Ombrie. Les soldats de Sylla, de carnage altérés, Sortent de leur retraite aux meurtres préparés; Mallius en Toscane arme leurs mains féroces. Les coupables soutiens de ces complots atroces Sont tous vos partisans déclarés ou secrets; Partout le nœud du crime unit vos intérêts. Ah! sans qu'un jour plus grand éclaire ma justice, Sachez que je vous crois leur chef ou leur complice; Que j'aipartout des yeux,que j'ai partout des mains; Que malgré vous encore il est de vrais Romains ; Que ce cortège affreux d'amis vendus au crime Sentira comme vous l'équité qui m'anime. Vous n'avez vu dans moi qu'un rival de grandeur; Voyez-y votre juge et votre accusateur, Qui va dans un moment vous forcer de répondre Au tribunal des lois qui doivent vous confondre; Des lois qui se taisaient sur vos crimes passés, De ces lois que je venge et que vous renversez.
CATILINA
Je vous ai déjà dit, seigneur, que votre place Avec Catilina permet peu cette audace; Mais je veux pardonner des soupçons si honteux En faveur de l'État que nous servons tous deux Je fais plus, je respecte un zèle infatigable, Aveugle, je l'avoue, et pourtant estimable. Ne me reprochez plus tous mes égarements, D'une ardente jeunesse impétueux enfants; Le sénat m'en donna l'exemple trop funeste. Cet emportement passe et le courage reste. Ce luxe, ces excès, ces fruits de la grandeur, Sont les vices du temps et non ceux de mon cœur Songez que cette main servit la république; Que soldat en Asie et juge dans l'Afrique, J'ai, malgré nos excès et nos divisions, Rendu Rome terrible aux yeux des nations. Moi je la trahirais ! moi qui l'ai su défendre !
CICÉRON
Marins et Sylla, qui la mirent en cendre, Ont mieux servi l'État et l'ont mieux défendu. Les tyrans ont toujours quelque ombre de vertu: Ils soutiennent les lois avant de les abattre.
CATILINA
Ah ! si vous soupçonnez ceux qui savent combattre, Accusez donc César, et Pompée, et Crassus. Pourquoi fixer sur moi vos yeux toujours déçus?
Parmi tant de guerriers, dont on craint la puis- Pourquoi suis-je l'objet de votre défiance? [sauce, Pourquoi me choisir, moi ? par quel zèle emporté?. . .
CICÉRON
Vous-même jugez-vous; l'avez-vous mérité?
CATILINA
Non, mais j'ai trop daigné m'abaisser à l'excuse Et plus je me défends, plus Cicéron m'accuse. Si vous avez voulu me parler en ami, Vous vous êtes trompé, je suis votre ennemi ; Si c'est en citoyen, comme vous je crois l'être, Et si c'est en consul, ce consul n'est pas maître: Il préside au sénat et je peux l'y braver.
CICÉRON
J'y punis les forfaits; tremble de m'y trouver. Malgré toute ta haine, à mes yeux méprisable, Je t'y protégerai, si tu n'es point coupable : Fuis Rome, si tu l'es.
C'en est trop; arrêtez.
C'est trop souffrir le zèle où vous vous emportez. De vos vagues soupçons j'ai dédaigné l'injure; Mais après tant d'affronts que mon orgueil endure, Je veux que vous sachiez que le plus grand de tous N'est pas d'être accusé, mais protégé par vous.