ROME SAUVEE, ACTE II, SCENE IV
Et tu balancerais, et ton ardent courage Craindrait de nous aider ta sortir d'esclavage ! Des destins de la terre il s'agit aujourd'hui, Et César souffrirait qu'on les changeât sans lui ! Quoi ! n'es-tu plus jaloux du nom du grand Pora* Ta haine pour Caton s'est-elle dissipée? [pée? N'es-tu pas indigné de servir les autels, Quand Cicéron préside au destin des mortels ? Quand l'obscur habitant des rives du Fibrène Siège au-dessus de toi sur la pourpre romaine? Souffriras-tu longtemps tous ces rois fastueux, Cet heureux Lucullus, brigand voluptueux, Fatigué de sa gloire, énervé de mollesse; Yn Crassus étonné de sa propre richesse, Dont l'opulence avide, osant nous insulter, Asservirait l'État, s'il daignait l'acheter?
Ah! de quelque côté que tu jettes la vue, Vois Rome turbulente ou Rome corrompue; Vois ces lâches vainqueurs en proie aux factions, Disputer, dévorer le sang des nations.
Le monde entier t'appelle et tu restes paisible ! Veux- tu laisser languir ce courage invincible? De Rome qui te parle as-tu quelque pitié? César est-il fidèle à ma tendre amitié?
CÉSAR
Oui, si dans le sénat on te fait injustice, César te défendra, compte sur mon service. Je ne peux te trahir; n'exige rien de plus.
Et tu bornerais là tes vœux irrésolus?
C'est à parler pour moi que tu peux te réduire?
CÉSAR
J'ai pesé tes projets, je ne veux pas leur nuire ; Je peux leur applaudir, je n'y veux point entrer.
CATILINA
J'entends : pour les heureux tu veux te déclarer. Des premiers mouvements spectateur immobile, Tu veux ravir les fruits de la guerre civile, Sur nos communs débris établir ta grandeur.
CÉSAR
Non, je veux des dangers plus dignes de mon cœur. Ma haine pour Caton, ma fière jalousie Des lauriers dont Pompée est couvert en Asie, Le crédit, les honneurs, l'éclat de Cicéron, Ne m'ont déterminé qu'à surpasser leur nom. Sur les rives du Rhin, de la Seine et du Tage, La victoire m'appelle; et voilà mon partage.
CATILINA
Commence donc par Rome, et songe que demain J'y pourrais avec toi marcher en souverain.
CÉSAR
Ton projet est bien grand, peut-être téméraire:
CATILINA
Ah! crois qu'avec César on partage sans peine,
CÉSAR
On ne partage point la grandeur souveraine. Va, ne te flatte pas que jamais à son char L'heureux Catilina puisse enchaîner César. Tu m'as vu ton ami, je le suis, je veux l'être ; Mais jamais mon ami ne deviendra mon maître. Pompée en serait digne, et, s'il l'ose tenter, Ce bras levé sur lui l'attend pour l'arrêter. Sylla, dont tu reçus la valeur en partage, Dont j'estime l'audace et dont je hais la rage, Sylla nous a réduits à la captivité ; Mais s'il ravit l'empire, il l'avait mérité. [1 soumit l'Hellespont, il fit trembler l'Euphrale, Il subjugua l'Asie, il vainquit Mithridate. Qu'as-tu fait? quels États, quels fleuves, quelles Quels rois par toi vaincus ont adoré nos fers? [mers, Tu peux, avec le temps, être un jour un grand hom-
[me ; Mais tu n'as pas acquis le droit d'asservir Rome : Et mon nom, ma grandeur et mon autorité, N'ont point encor l'éclat et la maturité, Le poids qu'exigerait une telle entreprise. Je vois que tôt ou tard Rome sera soumise. J'ignore mon destin; mais si j'étais un jour Forcé par les Romains de régner à mon tour, Avant que d'obtenir une telle victoire, J'étendrai, si je puis, leur empire et leur gloire ; Je serai digne d'eux, et je veux que leurs fers, D'eux-mêmes respectés, de lauriers soient couverts.
CATILINA
Le moyen que je t'offre est plus aisé peut-être.
Qu'était donc ce Sylla qui s'est fait notre maître?
11 avait une armée, et j'en forme aujourd'hui ;
Il m'a fallu créer ce qui s'offrait à lui.
Il profita des temps, et moi je les fais naître.
Je ne dis plus qu'un mot : il fut roi ; veux-tu l'être?
Veux-tu de Cicéron subir ici la loi,
Vivre son courtisan ou régner avec moi ?
CÉSAR
Je ne veux l'un ni l'autre : il n'est pas temps de fein- J'estime Cicéron, sans l'aimer ni le craindre, [dre. Je t'aime, je l'avoue, et je ne te crains pas. Divise le sénat, abaisse des ingrats., Tu le peux, j'y consens; mais si ton âme aspire Jusqu'à m'oser soumettre à ton nouvel empire, Ce cœur sera fidèle à tes secrets desseins, Et ce bras combattra l'ennemi des Romains.
(// sort.)