‹ Théâtre completChapitre 695 sur 1720 · TANCRÈDE, ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

TANCRÈDE, ACTE IV, SCÈNE V

Est un arrêt de mort, plus dur, plus odieux, Plus affreux que les lois qui m'avaient condamnée.

FANIE.

L'un et l'autre est horrible à mon âme étonnée.

AMÉNAÏDE

Est-ce Tancrède, ô ciel! qui vient de me parler?

As-tu vu sa froideur altière, avilissante,

Ce courroux dédaigneux dont il m'ose accabler?

Fanie, avec horreur il voyait son amante!

Il m'arrache à la mort, et c'est pour m'immoler !

Qu'ai-je donc fait, Tancrède ?ai-je pu vous déplaire?

FANIE.

Il est vrai que son front respirait la colère, Sa voix entrecoupée affectait des froideurs; 11 détournait les yeux, mais il cachait ses pleurs.

Il me rebute, il fuit, me renonce et m'outrage ! Quel changement affreux a formé cet orage? Que veut-il? quelle offense excite son courroux? De qui dans l'univers peut-il être jaloux? Oui, je lui dois la vie, et c'est toute ma gloire. Seul objet de mes vœux, il est mon seul appui. Je mourais, je le sais, sans lui, sans sa victoire; Mais s'il sauva mes jours, je les perdais pour lui.

FANIE.

Il le peut ignorer; la voix publique entraîne; Même en s'en défiant, on lui résiste à peine. Cet esclave, sa mort, ce billet malheureux, Le nom de Solamir, l'éclat de sa vaillance, L'offre de son hymen, l'audace de ses feux, Tout parlait contre vous, jusqu'à votre silence; Ce silence si fier, si grand, si généreux, Qui dérobait Tancrède à l'injuste vengeance De vos communs tyrans armés contre vous deux. Quels yeux pouvaient percer ce voile ténébreux ? Le préjugé l'emporte et l'on croit l'apparence.

AMÉNAÏDE

Lui, me croire coupable ?

FANIE.

Ah ! s'il peut s'abuser, Excusez un amant.

AMÉNAÏDE, reprenant sa fierté et ses forces. Rien ne peut l'excuser...

Quand l'univers entier m'accuserait d'un crime, Sur son jugement seul un grand homme appuyé A l'univers séduit oppose son estime.

Il aura donc pour moi combattu par pitié ! Cet opprobre est affreux et j'en suis accablée. Hélas! mourant pour lui, je mourais consolée; Et c'est lui qui m'outrage et m'ose soupçonner ! C'en est fait; je ne veux jamais lui pardonner : Ses bienfaits sont toujours présents à ma pensée, Ils resteront gravés dans mon âme offensée; Mais, s'il a pu me croire indigne de sa foi, C'est lui qui pour jamais est indigne de moi. Ah! de tous mes affronts c'est le plus grand peut-

fanie. [être.

Mais il ne connaît pas...

Page 1